Ressortie/ Les Hommes du président d’Alan J. Pakula : critique

Publié par Charles Villalon le 21 octobre 2016

Synopsis : En 1972, cinq hommes sont arrêtés pour avoir pénétré par effraction dans l’immeuble du Watergate où se situent les bureaux du parti Démocrate. Alors que l’affaire est présentée comme un simple fait divers, deux journalistes du Washington Post, Carl Bernstein et Bob Woodward décident de pousser l’enquête qui les mènera vers les plus hautes sphères du gouvernement.

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Les Hommes du President - affiche

Les Hommes du President – affiche

Quarante ans après sa sortie en 1976, Les Hommes du président revient sur grand écran à La Filmothèque de Paris, en version restaurée et, pour la première fois, en version numérique. Adapté du livre de Woodward et Bernstein, ce thriller politique centré sur le contre-pouvoir, la puissance et la liberté de la presse retrace l’investigation des deux journalistes du Washington Post sur l’affaire du Watergate ; du fait divers brumeux des premières heures à l’un des scandales politiques les plus retentissants de l’Amérique. Le fait divers donc. Une simple effraction. Dès la séquence d’ouverture, la mise en scène de Alan J. Pakula, qui a déjà signé les excellents Klute (1971) et À cause d’un assassinat (1974), est pensée pour nous donner à sentir la véracité des faits. Un gardien de nuit remarque un morceau de Chatterton disposé sur la serrure d’une porte pour empêcher qu’elle ne se ferme. Il prévient la police. L’équipe appelée par le central n’est pas la plus proche des lieux, mais cette dernière est arrêtée dans une station-service. Autant de détails qui ne s’inventent pas, qui n’ont pas la force  symbolique d’une invention romanesque mais l’exactitude d’un procès-verbal. Sur cette authenticité se fonde la réalisation de Pakula. Gros plans sur un ruban adhésif obstruant l’insertion d’un penne dans une gâche et sur l’interrupteur d’un talkie-walkie que l’on place en position arrêt. Ces images ne sont pas seulement le gage d’une reconstitution réaliste, elles sont les détails pertinents qui marquent la mise en marche inexorable d’une machine qui ne s’arrête plus. Dès lors, le film est frappé d’une tension, d’une urgence, qu’il conserve jusqu’au bout. Dustin Hoffman et Robert Redford, qui interprètent avec conviction les deux journalistes, se lancent alors dans une enquête qui conjugue l’intensité du sprint et l’endurance de la course de fond. Face à des témoins réticents à formuler le moindre aveu, ils n’auront de cesse d’arracher par bribes des éléments d’une vérité qu’ils cherchent à tout prix à reconstituer. C’est là le motif principal de l’action, sa force motrice.

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Les Hommes du President

Les Hommes du Président

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En tirant sur tous les fils, toutes les pistes qui se présentent, Woodward et Bernstein s’efforcent de tisser, maille après maille, le récit réel des événements. On a là un film dont l’édification de l’intrigue est le sujet même. Comment reconstituer la réalité à partir d’éléments épars, comment révéler la statue qui se cache dans le bloc de marbre ? En laissant les faits raconter l’histoire. De ce simple principe, Les Hommes du président, lauréat de quatre Oscars dont meilleur scénario, sur huit nominations, tire sa vitalité singulière, puisant à la source d’énergie inextinguible que sont ses deux protagonistes. Woodward et Bernstein sont en effet infatigables. Toujours en mouvement, ils impriment à ce thriller politique un rythme effréné dont la modernité est aujourd’hui frappante, évoquant les logorrhées des films de David Fincher ou les Walk and Talk d’Aaron Sorkin.

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Énergie d’autant plus prégnante qu’elle contraste avec le calme olympien des vétérans du journal – trio qui bénéficie d’une distribution de première classe : Martin Balsam, Jack Warden, Hal Holbrook et l’irremplaçable Jason Robards reparti avec l’Oscar du meilleur second rôle. Immobiles, calmes, ceux-ci répondent à l’enthousiasme de leurs poulains par des bons mots désabusés et plein d’ironie. Le flot de parole intarissable de Woodward et Bernstein tranche aussi nettement avec le mutisme des témoins qu’ils sollicitent sans ménagement. Ce n’est pas sans gêne d’ailleurs, que l’on observe Bernstein harceler de questions une membre du comité de réélection de Nixon, réfractaire à l’interrogatoire. Il en vient même, pour lui soutirer les informations voulus, à utiliser les méthodes développées par les interrogateurs du Maccarthysme : citer des noms, et attendre qu’un hochement de tête retenu confirme ou infirme le bien-fondé des soupçons.

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Les Hommes du President

Les Hommes du Président

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À l’instar de la réalisation de Pakula, le travail de son directeur de la photographie attitré, Gordon Willis (à qui l’on doit notamment la sublime lumière du Parrain), fait des merveilles. Qui d’autre en effet que ce grand chef opérateur, réputé pour son travail sur la sous-exposition, l’obscurité, aurait si bien su éclairer ces hommes de l’ombre, leurs rencontres clandestines dans des salons plongés dans la pénombre ou dans un parking souterrain avec Gorge Profonde (l’ancien numéro 2 du FBI) ? Cette lumière crépusculaire – si caractéristique de cette grande décennie du cinéma américain que furent les années 70 – sans nuire à l’aspect réaliste du film, révèle son sens profond. Malgré toute l’ardeur que nos deux journalistes mettent à révéler les secrets de l’enquête, Nixon continue de faire campagne et est finalement réélu pour un second mandat. Quand un petit téléviseur de la salle de rédaction diffuse son discours d’investiture, le film s’interrompt. Un téléscripteur nous donne les informations quant aux suites de l’affaire, qui mène à la démission du président.

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L’action du film, qui dure près de 2h20, s’est déroulée sur quelques mois. La conclusion d’à peine une minute embrasse des événements s’étalant sur plus d’une année et demie. C’est parce qu’il a si bien construit son récit, naturellement récompensé par l’Oscar du meilleur scénario, que Pakula peut se permettre une telle dissymétrie. On a comparé plus haut l’effort de reconstitution des faits par Woodward et Bernstein à un travail de tissage. Maintenant, dans une ellipse d’une efficacité saisissante, Pakula nous donne à voir la corollaire de ce travail. Le tissage de la vérité, pour reprendre la métaphore, est un dé-tissage du mensonge institutionnel. En bataillant pied à pied pour faire sortir de l’ombre certains pans de la vérité, ils ont rendu le mensonge à sa vulnérabilité première. Le surgissement au grand jour de la vérité, quand leur enquête – la plus explosive du siècle – n’a tout du long suscité que la méfiance ou l’indifférence, est l’aboutissement de leur travail de sape. Leur consécration.

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Charles Villalon

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  • Ressortie de LES HOMMES DU PRÉSIDENT (All the President’s Men) réalisé par Alan J. Pakula en salles pour la première fois en version numérique depuis le 19 octobre 2016 à La Filmothèque de Paris.
  • Avec : Dustin Hoffman, Robert Redford, Jason Robards, Jack Warden, Martin Balsam, Hal Holbrook, Jane Alexander, Meredith Baxter
  • Scénario : William Goldman, d’après le livre de Carl Bernstein et Bob Woodward
  • Production : Walter Coblentz
  • Photographie : Gordon Willis
  • Montage : Robert L. Wolfe
  • Décors : George Jenkins
  • Costumes : Bernie Pollack
  • Musique : David Shire
  • Distribution : Ciné Sorbonne
  • Durée : 2h18
  • Date de sortie initiale : 22 septembre 1976

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