Salt and Fire de Werner Herzog : critique

Publié par Antoine Gaudé le 4 décembre 2016

Synopsis : La responsable d’une délégation scientifique accuse le dirigeant d’une grande entreprise d’avoir provoqué un désastre écologique en Bolivie.

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Salt and Fire - affiche

Salt and Fire – affiche

Après l’oubliable Queen of the desert (2015) et l’inédit Lo and Behold, Reveries of the Connected World (2016), le plus grand cinéaste allemand, en activité, revient à la fiction avec Salt And Fire, inspiré d’une nouvelle de Tom Bissell, sous la forme déguisée du thriller. À l’image de Dans l’œil d’un tueur (2009), déjà avec Michael Shannon, Werner Herzog signe une œuvre radicale avec comme volonté de déplacer l’expérimentation au-delà d’un cadre spatio-temporel dissonant. Elle est cette fois-ci organique, s’inscrivant dans les comportements et les corps des comédiens comme prolongement de la pensée du cinéaste. La logique perceptive, nous précise Herzog, est basée sur notre conscience des « objets » qui font le « monde » ; perception largement déformée par notre expérience. Autrement dit, la perception est « temporelle » ; elle se construit à travers le temps. En utilisant comme exemple célèbre, le couloir du cloître de Trinité-des-monts à Rome, Herzog démontre par l’art qu’une perception instantanée est bien trop souvent lacunaire et insuffisante. Elle n’est qu’une impression, voire une sensation. Car la perception change en fonction des points de vue et des angles avec lesquels on observe l’objet. Il y aura donc toujours un doute ; les apparences ne peuvent pas être des réalités (le scientifique/terroriste alterne entre la chaise roulante et ses jambes pour se tenir). La perception de l’héroïne (excellente Veronica Ferres), une brillante scientifique, demande dès lors un apprentissage, une véritable expérience qui passe par l’observation d’un environnement, celui du désert de sel d’Uyuni en Bolivie. Herzog signe et persiste sur le fait qu’il faut multiplier les points de vue pour saisir l’idée, pour que le concept se dévoile peu à peu, prenant ici la forme d’une catastrophe écologique de grande ampleur – le désert de sel est en train de tout détruire, son volcan prêt à entrer en éruption. L’accomplissement de la perception de la scientifique passe alors par la synthèse des différentes apparitions que provoque le lieu, à l’image de ces jumeaux malvoyants ou de cette île désertique. Les « apparitions » fondent l’unité du désert de sel, son mystère déformant et son immensité dévorante.

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Salt and Fire

Salt and Fire

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Avec Salt and Fire, Herzog crie également son ras-le-bol sur les « data » – les trop nombreux documentaires alarmistes –, pour offrir ce qui s’apparente ici à une fable écolo totale. Une rêverie expérimentale, qui nous plonge dans un univers décalé où les prises d’otages n’ont « ni queue ni tête » et d’où émerge des situations ô combien absurdes via une narration éclatée, avec entre autre ce génial, mais inutile, flashback du début. Des lieux vidés de toute humanité (aéroport, villa) que vient cristalliser cette mer de sel qui assèche chaque parcelle de l’écran. Du huis clos dans la villa à celui sur l’île déserte, cette scientifique chevronnée doit réapprendre à observer et à s’affranchir progressivement du monde des « statistiques et des tablettes numériques ». Des reliques d’un monde qui n’a eu de cesse d’appréhender notre planète comme un graphique sur un tableur Excel. Ce retour à la source, à la caverne de Platon (avec ces jumeaux presque aveugles qui ressentent davantage que la scientifique), doit lui offrir cette nouvelle perception, englobante et entière.

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Salt and Fire

Salt and Fire

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Herzog paraît parfois un brin naïf, comme lorsqu’il s’amuse des perspectives de la mer de sel via une séance photographique auquel s’adonne tous les touristes du monde entier de passage en Bolivie. Il conserve néanmoins tout sa puissance imageante, à l’instar de ce raccord brutal entre une étendue de sable flamboyante et la profondeur d’une nuit étoilée. Suffisant pour redonner à la nature sa dimension cosmologique et signifier sa temporalité cyclique et bien sûr éternelle. Salt and Fire se laisse donc aller à la rêverie existentialiste autant qu’à la rêverie fantastique. Celle-ci se révèle quasi magique, avec ce décor de science-fiction, l’agrandissement de ce jouet-dinosaure, ces jumeaux tout droit sortis d’un conte de Carroll. Elle nous rappelle que le cinéma, art du mouvement, est l’assemblage de ce temps magique à un temps plus psychologique (subjectif, affectif). Les paysages sont là pour incarner les sentiments qui animent ces personnages et pour panser leurs plaies, familiales (perte d’un enfant) ou professionnelles (retrouver sa dignité). Ce lien fluide, mince et continu, entre microcosme et macrocosme, cosmos et anthropomorphisme, reste bel et bien le fondement même de la vision de cinéma. Un cinéma qu’Herzog n’a cessé de pratiquer tout en l’approfondissant dans sa radicalité formelle ou narrative, fictionnelle ou documentaire, imaginaire ou réelle.

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  • SALT AND FIRE de Werner Herzog en salles le 7 décembre 2016.
  • Avec : Michael Shannon, Veronica Ferres, Gael Garcia Bernal, Anita Briem, Lawrence Krauss, Volker Michalowski, Danner Ignacio Marquez Arancibia…
  • Scénario : Werner Herzog d’après l’oeuvre de Tom Bissell
  • Photographie : Peter Zeitlinger
  • Production : Michael Benaroya, Pablo Cruz, Nina Maag, Werner Herzog
  • Montage : Joe Bini
  • Décors : Ulrich Bergfelder
  • Musique : Ernst Reijseger
  • Costumes : Esther Walz
  • Distribution : Potemkine Films
  • Durée : 1h33

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