Un jour dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee : critique

Publié par Charles Villalon le 7 février 2017

Synopsis : En 2005, Billy Lynn, un jeune Texan de 19 ans, fait partie d’un régiment d’infanterie en Irak victime d’une violente attaque. Ayant survécu à l’altercation, il est érigé en héros, ainsi que plusieurs de ses camarades. Et c’est avec ce statut qu’ils sont rapatriés aux Etats-Unis par l’administration Bush, qui désire les voir parader au pays… avant de retourner au front.

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Un jour dans la vie de Billy Lynn - affiche

Un jour dans la vie de Billy Lynn – affiche

Désastre commercial aux États-Unis, le nouveau film d’Ang Lee est sorti presque clandestinement en France la semaine du 1er février, 16 copies seulement ayant été tiré pour son exploitation. C’est fort regrettable, car Un jour dans la vie de Billy Lynn, d’après le roman Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn de Ben Foutnain, est l’un des meilleurs films de son auteur. La carrière d’Ang Lee offre une trajectoire singulière, jonchée d’œuvres éclectiques et inégales. Il a réalisé des films américains et chinois, mainstream et indépendants, et s’est essayé à de nombreux genres. Il y a dix ans, il réalisait son grand œuvre, Lust, Caution, fresque historique de grande ampleur, à la fois film d’espionnage et film érotique. Depuis, il a réalisé deux films mineurs, Hotel Woodstock, comédie sans envergure sur un jeune homme timide lors du grand festival de 1969, et L’Odyssée de Pi, film d’aventure déjà plus solide dans lequel il s’essayait à la 3D. Le grand film avec lequel il nous revient aujourd’hui a lui aussi été conçu pour une diffusion en trois dimensions, mais aussi, une première dans l’histoire du cinéma, dans une résolution 4K et à 120 images par secondes (120fps). Ce n’est pourtant pas ainsi que le découvre le spectateur français – seules cinq salles au monde sont équipées pour le diffuser dans son format d’origine. Pour autant, ce que cette technologie nouvelle apporte dramatiquement se fait tout de même ressentir dans la projection en 2D et à 24 images par secondes. La haute définition de l’image, son aspect hyper-réaliste et son grain si particulier lui confèrent une qualité étrange, qui gêne d’abord le regard. De ce léger inconfort optique lié à l’étrangeté de l’image naît une attention accrue à chaque détail qui compose le plan. Ainsi, le spectateur partage immédiatement le point de vue de Billy Lynn, qui est aussi celui de tout bon film, à savoir celui d’une intelligence vive et sans préjugés qui regarde et cherche à comprendre. De fait, Billy, qui vient de rentrer au pays, porte un regard d’étranger sur toutes choses, les scrute, cherche à pénétrer leur sens profond.

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Un jour dans la vie de Billy Lynn

Un jour dans la vie de Billy Lynn

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À l’ouverture, observant deux obèses tenant dans leurs mains une montagne de junk food, il interroge son camarade Mango : «  à quoi crois-tu qu’ils pensent ? » Autre façon de se demander « quel est donc ce pays ? » C’est la question à laquelle Un jour dans la vie de Billy Lynn tente de répondre. Comme son titre français l’indique, le récit nous fait suivre pas à pas le soldat Billy Lynn au cours d’une journée, depuis son réveil jusqu’au soir ; la dernière qu’il doit passer sur le sol américain avant de repartir pour l’Irak. Ce bref retour au pays, il le doit à une action héroïque au cours de laquelle il a été filmé par une caméra de télévision en train de porter secours au chef de sa patrouille. La scène, diffusée en boucle sur toutes les chaînes du pays, est devenue le symbole de la présence américaine en Irak. En compagnie de ses frères d’armes de la section Bravo, Billy doit faire la promotion d’un héroïsme, partout fêté, et qu’il peine à reconnaître comme tel.

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Le dernier jour de la tournée se passe presque intégralement sur le stade de football de Dallas. Billy et ses compagnons doivent participer au concert des Destiny’s Child lors du grand spectacle de la mi-temps. Concentrer toute son action dans ce lieu est la première grande idée. Véritable théâtre des opérations du mode de vie américain, il symbolise et résume à lui seul une nation qui n’a plus que le spectacle comme étendard et les slogans comme dernière réminiscence de valeurs perdues. Le patriotisme américain se révèle ici comme une ferveur de supporter sans finesse, réduite à des cris d’encouragements. Le « U.S.A. ! U.S.A. ! » patriotique n’est en somme qu’une forme politisée du « Go Dallas ! » qui règne au stade. L’hymne national, avec son « land of the free and home of the brave », chanté en ouverture du match, prend des accents de rodomontades puériles. Pourquoi, dans ce cas, Billy a-t-il la larme à l’œil en l’entendant ? Parce qu’il pense à autre chose.

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Un jour dans la vie de Billy Lynn

Un jour dans la vie de Billy Lynn

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La bannière étoilée pour laquelle il se met au garde-à-vous n’est pas celle qui ondule au milieu de la pelouse mais celle qui couvre les seins de la cheerleader dont il vient de tomber amoureux. Lui qui a déjà tué un homme n’a jamais connu de femmes, et c’est avec une intense émotion que l’on découvre son fantasme à la fois naïf et profond : avoir une maison, un chien, et faire l’amour à celle qu’il désire dans leur lit conjugal. Cette courte scène, d’une beauté saisissante, n’est pas sans rappeler celle de Robocop que Verhoeven avait conçu comme une évocation d’un paradis perdu, quand le robot-policier retrouve sa maison familiale. La nostalgie est ici encore plus marquée, car le jeune Billy Lynn s’y invente une sensation inconnue, un rêve dont il n’est même pas certain qu’il soit accessible. Quelque chose comme une forme périmée du rêve américain. Car que promet ce pays à tous ceux qui ont simplement l’espoir d’y trouver leur place ? Absolument rien. Un désert désespérant. Plus de dix ans ont passé aujourd’hui depuis le début du conflit et le propos d’Ang Lee n’est pas de discuter son éventuel légitimité.

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Un jour dans la vie de Billy Lynn

Un jour dans la vie de Billy Lynn

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Le désastre de cette guerre n’a plus vocation à être débattu, et c’est le cul-de-sac dans lequel se retrouve les États-Unis que le réalisateur se propose de sonder. Cette impasse s’exprime à la perfection dans la scène où Billy et Mango sont invités par un serveur à fumer un joint dans un coin dérobé du stade, qui donne vue sur le chantier d’un stade plus grand encore, qui s’apprête à accueillir cette équipe qui ne gagnera pas. Tout un symbole. Le serveur latino leur fait alors part de son intention de s’engager. On s’attend à ce que les deux comparses l’en dissuadent, témoignent de leur terrible expérience. Au lieu de cela, ils acquiescent aux conclusions du jeune homme. Cela vaut mieux que de travailler au Burger King du coin, et la couverture médicale est meilleure. Risquer sa vie dans un conflit militaire insensé à l’autre bout du monde, ce n’est pas l’expression d’un illusoire patriotisme, c’est tout simplement leur meilleur option. C’est pourquoi Billy Lynn, malgré les injonctions de sa sœur (Kristen Stewart) qui veut à tout prix l’aider à quitter l’armée, décide de repartir avec ses camarades.

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Qu’a-t-il vu, en effet, au cours de son bref séjour, qui soit de nature à modifier son regard sur les choses ? Des promoteurs américains qui s’auto-congratulent pour leur bonnes affaires dans l’avion qui les ramènent d’Irak, tandis qu’à l’arrière de l’appareil la dépouille de son mentor (Vin Diesel) est rapatrié sur le sol natal. Un magnat du pétrole texan (mention spéciale à Tim Blake Nelson et sa savoureuse caricature) qui les remercie d’arranger ses affaires. Il a aussi connu l’humiliation d’être transformé en chair à spectacle après avoir survécu à son rôle de chair à canon. Cette scène de concert est filmée comme une scène de combat, d’une puissance sans commune mesure dans le cinéma contemporain récent. Il préfère donc poursuivre sa route avec sa section Bravo, dont les membres sont liés entre eux par une profonde camaraderie et avec qui il lui arrive de connaître la joie. Et qu’importe si la promesse d’un amour, qui l’attend à son retour, n’est peut-être que le fruit d’un malentendu ? Billy a appris qu’il n’y avait, pour reprendre la formule de Leonard Cohen, « no decent place to stand in a massacre », mais qu’il pouvait accepter sa place dans le monde, et la tenir avec dignité, quand tout autour de lui est en proie au chaos.

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  • UN JOUR DANS LA VIE DE BILLY LINN (Billy Lynn’s long Halftime Walk) réalisé par Ang Lee en salles depuis le 1er février 2017.
  • Avec : Joe Alwyn, Kristen Stewart, Chris Rock, Steve Martin, Vin Diesel, Garrett Hedlund, Makenzie Leigh, Arturo Castro, Tim Blake Nelson…
  • Scénario : Jean-Christophe Castelli, d’après le roman Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn (Billy Lynn’s Long Halftime Walk) de Ben Foutnain
  • Production : Ang Lee, Marc Platt, Rhodri Thomas, Stephen et Simon Cornwell
  • Photographie : John Toll
  • Montage : Tim Squyres
  • Décors : Mark Friedberg
  • Costumes : Joseph G. Aulisi
  • Musique : Jeff et Mychael Danna
  • Distribution : Sony Pictures
  • Durée : 1h53

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