Ressortie/ Les bourreaux meurent aussi de Fritz Lang : critique

Publié par Lucia Miguel le 29 novembre 2017

Synopsis : En mai 1942, dans Prague occupée par les nazis. Heydrich, le bras droit de Himmler, est victime d’un attentat qui lui coûte la vie. L’auteur du complot, le docteur Svoboda, se réfugie chez son ami, le professeur Novotny. Mais la Gestapo multiplie les rafles, menaçant de tuer des centaines de personnes si le coupable ne se dénonce pas. Le professeur Novotny tombe bientôt entre les mains de l’ennemi…

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Les bourreaux meurent aussi

Les bourreaux meurent aussi – affiche

Dix ans après son exil aux États-Unis, Fritz Lang réalisait l’un des premiers films contre le nazisme. D’après un scénario de Berthold Brecht, le seul qu’il fît pour Hollywood, et John Wexley, le réalisateur austro-hongrois revient sur l’assassinat de Reinhard Heydrich, le « bourreau de Prague ». Loin de montrer les atrocités commises par les nazis (nous sommes en outre en plein Code Hays), Les bourreaux meurent aussi met en avant le pouvoir psychologique des Allemands et la résistance morale et physique du peuple tchèque. Il fait partie des films contribuant à l’effort de guerre, comme Chasse à l’homme (Man Hunt, 1941) et d’autres films de propagande antinazie. La fameuse distanciation brechtienne se fait sentir par l’angle d’attaque du sujet : ce qui est mis en cause relève plus de la bureaucratie nazie que de la brutalité physique des soldats SS. Le manque de psychologie des personnages est notamment une décision de Lang, dont le but était d’opérer dans l’urgence pour donner à voir les atrocités du régime, ce qui l’emmena aussi à s’appuyer sur le spectaculaire en dépit de la vérité historique. Sa principale motivation, partagée par Brecht, était de mettre en valeur la résistance tchèque, imperturbable, solidaire et puissante. Ainsi, les nazis sont présentés comme des êtres agressifs et violents dans une démarche caricaturale qui les oppose au brave peuple tchèque, permettant de stigmatiser et de matérialiser le mal sous toutes ses formes. À travers une intrigue proprement noire, Lang nous donne un témoignage direct des agissements de la Gestapo, dont les techniques lui sont bien connues. En effet, Lang subit de près la répression et la censure nazie, au point de le porter à l’exil. Car bien qu’il fût un temps le cinéaste préféré d’Hitler et de Goebbels, la découverte de ses origines juives (sa mère Pauline Schlesinger, juive de naissance, se convertit au catholicisme quand Lang a dix ans) et l’antinazisme qui transpire dans ses films, comme Le testament du Docteur Mabuse, portent le jeune cinéaste à quitter son pays pour les États-Unis, rejoignant d’autres artistes exilés (F.W. Murnau ou Ernst Lubitsch) dans ce qui fut le premier exode de cinéastes allemands.

 

Les bourreaux meurent aussi

Les bourreaux meurent aussi

 

Ce qui rend le film intéressant, au-delà de son aspect historique, est le parallèle que Lang et Brecht établissent entre la recherche d’une société libre et plus juste de la part des tchèques et l’hommage au pays devenu foyer pour le cinéaste. Les bourreaux meurent aussi est tourné pour Hollywood et un public américain. Le principal objectif de Lang était de donner à voir le fonctionnement des dirigeants nazis, mais aussi, d’une certaine façon, de rendre hommage à l’industrie qui l’accueillit suite à son exil. La maîtrise de la lumière et des codes du cinéma noir est une fois de plus remarquable, et agit au service de la dialectique clair-obscur qui s’oppose. Il importe aussi de noter l’excellent travail sur le son, notamment via le hors-champ, qui agit comme présage de l’action et comme matérialisation de l’imminence de la menace.

 

Au-delà des personnages et de l’intrigue policière, les idéologies et les morales s’opposent : la liberté contre la répression, la solidarité contre l’individualisme, la fidélité contre la traitrise, la démocratie contre la dictature. À l’instar de M le Maudit, Lang s’attache davantage à montrer la sensibilité et le sentiment partagé d’une société et d’une époque. C’est finalement la solidarité qui permet la victoire des Tchèques face aux occupants nazis, déstabilisés par la force de l’union. Le film manque de puissance contextuelle et de fidélité historique, un peu comme les autres films de Lang tournés à la même période. De plus, on reconnaît très peu Brecht, hormis quelques scènes qui embrassent l’épique, comme celles réunissant les otages. Mais cela se comprend quand on voit la présence d’un troisième scénariste, John Wexley, finalement absent des crédits.

 

Si Les bourreaux meurent aussi peut sembler aujourd’hui quelque peu édulcoré et théâtral, en 1943, il était aussi urgent que nécessaire. Sorti en France en 1947, le film fut un échec public. L’impact sur les foules n’eut pas l’effet escompté, arrivant même trop tard pour faire poids sur l’Histoire. Espérons que sa ressortie en version restaurée redonne souffle à cette oeuvre dans la filmographie du « maître des ténèbres ».

 

 

 

  • LES BOURREAUX MEURENT AUSSI (Hangmen Also Die!)
  • Version restaurée
  • Ressortie en salles : 29 novembre 2017
  • Réalisation : Fritz Lang
  • Avec: Brian Donlevy, Hans Heinrich von Twardowski, Walter Brennan, Anna Lee, Margaret Wycherly, Nana Bryant, Dennis O’Keefe…
  • Scénario: Bertolt Brecht, John Wexley, Fritz Lang.
  • Production: Fritz Lang, Arnold Pressburger.
  • Photographie : James Wong Howe
  • Montage: Gene Fowler Jr.
  • Son : Fred Lau, Jack Whitney
  • Musique: Hanns Eisler
  • Distribution : Théâtre du Temple
  • Durée: 2h15
  • Date de sortie initiale :  (États-Unis) – 27 août 1947 (France)

 

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