Série / She’s Gotta Have It de Spike Lee (saison 1) : critique

Publié par Erwin Haye le 1 décembre 2017

Synopsis : Franche, passionnée, compliquée mais surtout libérée, Nola Darling est une jeune femme de vingt ans qui lutte pour définir son identité et trouver du temps pour ses amis, son  art et ses trois amants : le mannequin cultivé Greer Childs, le banquier d’investissement protecteur Jamie Overstreet et Mars Blackmon alias Da Original B-Boy Sneakerhead.

♥♥♥♥♥

 

Shes gotta have it - affiche

She’s gotta have it – affiche

Dans son roman La femme de trente ans, Honoré de Balzac déclarait qu’un « premier amour ne se remplace jamais ». L’aphorisme de l’écrivain français ne semble pas toucher ces cinéastes qui, depuis quelques années, n’hésitent pas à se replonger dans l’émoi de leurs premières expériences cinématographiques afin de les revisiter sous forme sérielle. Après From Dusk till Dawn : The Series de Robert Rodriguez, Ash vs. Evil Dead de Sam Raimi ou encore We Hot American Summer de David Wain, c’est désormais au tour de Spike Lee d’enchérir en adaptant She’s Gotta Have It par l’entremise de Netflix. La production d’une série sur la vie polyamoureuse de Nola Darling ne pouvait que susciter interrogations et vives réticences tant l’œuvre du réalisateur américain semblait incontestable. Le retour de l’enfant de Brooklyn s’annonçait des plus compliqués. Entre la déconfiture de son remake de Old Boy et ses sorties médiatiques toutes aussi inutiles que stériles, l’impétueux Spike Lee avait perdu de sa superbe. Durant cette période, le cinéaste ne cesse néanmoins de tourner, enchaînant les projets confidentiels à une cadence allenienne. La sortie saluée de Chi-raq en 2014, premier film de la vitrine Amazon Studios, lui ouvre les portes des nouveaux géants d’Hollywood. En allant frapper à celles de Netflix pour son projet de série, il retrouve une visibilité qui le fuyait depuis des années. Car plus qu’un retour aux sources, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (She’s Gotta Have It) est avant tout le retour d’un grand réalisateur. Un réalisateur qui a eu le nez creux en réactualisant son personnage féminin indépendant et libéré dans un contexte brûlant  autour du sexisme ordinaire. Tombée à pic, la série fait bien entendu écho à l’avalanche de scandales sexuels qui s’abat sur les industries cinématographiques et audiovisuelles. Des révélations accablantes sur les mœurs abjectes des nababs hollywoodiens qui ne font que renforcer la pertinence d’une telle adaptation.

 

Shes gotta have it

Shes gotta have it

 

Dans le premier épisode, Lee duplique les schémas narratifs de son film en reproduisant avec minutie les mêmes séquences. Ce qui pourrait caractériser une paresse scénaristique n’est en réalité que le triste constat d’un monde qui n’a pas ou peu changé de mentalité. La scène d’introduction montrant les réactions testostéronées d’hommes à la vue d’une jolie fille faisaient sourire il y a trente ans mais deviennent embarrassantes au prisme de notre regard contemporain. Passé ce premier acte récapitulatif, la série s’émancipe de son matériau d’origine et s’ouvre nettement plus à une réflexion générale sur la représentation de la femme moderne et de sa place dans la société, de ses relations parfois conflictuelles avec le sexe opposé et de son combat perpétuel contre la patriarcat. Figure de proue de la femme décomplexée cette nouvelle Nola, divinement incarnée par DeWanda Wise, touche les âmes les plus revêches dans sa quête identitaire et s’affirme aux yeux de tous en utilisant l’art pour s’épanouir pleinement et se protéger de ses soupirants qui l’assaillent sans cesse.

 

L’art comme moyen de rébellion est loin d’être une nouveauté chez Spike Lee mais il a rarement été aussi savamment mis en avant. Comme gravé en lettre d’or, ce petit mot de trois lettres transpire dans chaque image. Le cinéaste fait coexister dans le même cadre toutes les disciplines artistiques : la poésie, la peinture, la danse… mais également la musique en présentant à l’écran les pochettes d’albums d’une bande originale riche et éclectique allant de la trompette de Miles Davis au flow enragé de KRS-One. L’art s’invite partout, dans chaque recoin d’un quartier de Fort Greene foisonnant. En revenant sur ses terres de la « République de Brooklyn », Lee investit des décors familiers qu’il sait magnifier et y installe dans la douceur automnale une palette diversifiée de personnages bigarrés dont lui seul à le secret. Dans ce bouillon de culture, il n’oublie pas non plus son grand cheval de bataille qu’est la cause noire.

 

Shes gotta have it

She’s gotta have it

 

Sous forme d’apartés, il rappelle son attachement au mouvement Black Lives Matter, tacle abondamment la gentrification de Brooklyn qui pousse les foyers les plus modestes à quitter le quartier et dévoile sans concession son ressenti vis-à-vis de l’élection de Donald Trump. Pour nous dire tout le mal qu’il pense de ce président qu’il conchie, Lee marque le pas, met en pause son récit en introduction de l’épisode #LoveDontPayDaRent et laisse les paroles de « Klown Wit Da Nuclear Code », écrites par Stew & The Negro Problem, s’occuper du reste. Avec ce chant du désespoir transfiguré par des images saisissantes en un sublime hymne contestataire, le cinéaste nous fait grâce sous la forme d’un simple vidéoclip de l’une des plus troublantes séquences de la série.

 

De cette profusion de thématiques, She’s Gotta Have It devient un melting-pot où tous les sujets s’entrechoquent et se confondent. Entouré d’une équipe de scénaristes composé notamment de Barry Michael Cooper (New Jack City) et de Lynn Nottage, double lauréate du Prix Pulitzer, Spike Lee multiplie intuitivement les regards et les arcs narratifs pour accoucher d’une œuvre complète, bouleversante et profondément actuelle. En remodelant un standard de son répertoire, le cinéaste retrouve le mojo de ses premiers films et surprend en proposant un Spike Lee joint ambitieux que l’on n’attendait plus. Au terme de dix épisodes d’une série aussi intelligente, captivante et enivrante, on ne peut que donner raison à Spike Lee d’avoir ranimé sa première idylle de jeunesse, cette Nola Darling qui n’en fait qu’à sa tête, qui collectionne les conquêtes, qui ne supporte pas les étiquettes et qui véhicule un message clair et net : Woman Lives Matter.

 

 

 

  • NOLA DARLING N’EN FAIT QU’À SA TÊTE (She’s gotta have it)
  • Plateforme : Netflix
  • Créateur : Spike Lee
  • Réalisation : Spike Lee (10 épisodes)
  • Avec : DeWanda Wise, Cleo Anthony, Lyriq Bent, Chyna Layne, Anthony Ramos, Margot Bingham, Elise Hudson, Joie Lee, Sydney Morton…
  • Format épisodes : 10 x 35 minutes
  • Saison 1
  • Diffusion : 23 novembre 2017

 

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Source: CBO Box office