Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac : critique

Publié par CineChronicle le 16 avril 2018

Synopsis : Etienne Tinan quitte sa province pour étudier le cinéma à Paris. Il fait plusieurs rencontres qui vont l’éloigner de sa petite amie, restée à Lyon. Très vite, sa vie se trouve bousculée par ses doutes et désillusions. Entre ses valses-hésitations amoureuses et sa peur de mal faire, ce jeune homme contrarié parviendra-t-il à accomplir son destin ?

 

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Mes Provinciales - affiche

Mes Provinciales – affiche

Mes Provinciales, neuvième long métrage de Jean-Paul Civeyrac (Ni d’Ève, ni d’Adam, Les Solitaires, Fantômes), s’inscrit dans la tradition de ses films d’apprentissage intellectuel et amoureux à l’intimisme torturé.À l’instar de Philippe Garrel, le cinéaste construit une oeuvre cohérente, sophistiquée et romantique influencée par l’esthétique de la Nouvelle Vague. Il réalise ici un film-somme, synthèse mélancolique de tout ce qui constitue la matière thématique des précédents : les migrations sentimentales, le suicide, la jeunesse, les fantômes… Le jeune Etienne (Andranic Manet), héros de ce film-roman réaliste et contemporain, quitte Lyon pour découvrir l’exubérance romanesque de la capitale parisienne. Suivant des études de cinéma à la Sorbonne, il côtoie ses camarades de fac, qui comme lui, sont passionnés par le Septième Art. Le nouveau venu au style de vie instable rencontre Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès), garçon optimiste et serviable ainsi que le séduisant Mathias (Corentin Fila), qui devient rapidement son modèle. Distrait et amoureux, Etienne est également préoccupé par ses sentiments ; ne sachant pas laquelle choisir entre Lucie, sa petite amie (Diane Rouxel), Valentina (Jenna Thiam) et Annabelle (Sophie Verbeeck), ses deux colocataires. Dans un Paris en noir et blanc, ces étudiants se découvrent, se séduisent, s’éduquent, se perdent, et finissent enfin par se trouver.

 

Mes Provinciales

Mes Provinciales

 

Jean-Paul Civeyrac met en scène une chronique initiatique de la vie étudiante chapitrée en quatre parties (« Un petit château de bohême », « Un illuminé », « Une fille de feu », « Le soleil noir de la mélancolie ») et rythmée par des fondus au noir clôturant chaque séquence. Mes Provinciales rappelle ainsi des classiques du cinéma français tels que La Maman et la Putain (1973) de Jean Eustache et Les Amants réguliers (2000) de Philippe Garrel ou encore Rendez-vous de Juillet de Jacques Becker ; films sur de jeunes intellectuels passant leurs journées et leurs nuits à fumer, à faire l’amour, et à discuter d’art et de politique. Si Mes Provinciales a des allures de roman  —le titre fait d’ailleurs référence à une oeuvre de Blaise Pascal et au poème Mes petites amoureuses d’Arthur Rimbaud—, les personnages quant à eux sont tous emprunts de la littérature classique évoquant Balzac ou Flaubert. Chacun d’entre eux possède une existence propre et rappelle au protagoniste principal la diversité des tempéraments qui lui sont extérieurs et lui échappent. Les dialogues emplis de poésie ont une portée philosophique (« Cela vaut le coup quand cela ne peut pas être autrement ») et nourrissent graduellement le récit alors qu’un triangle amoureux se forme entre Etienne, Mathias et Annabelle. La dimension dramatique du film atteint son apogée lorsque le personnage est confronté à la mort de ses proches.

 

Mes Provinciales

Mes Provinciales

 

Selon le réalisateur, la somptueuse « photographie en noir et blanc n’évoque pas directement le cinéma des origines mais ajoute du romanesque à Mes Provinciales, et crée une temporalité qui fédère présent et passé, les extraits de films et la projection fictionnelle d’Etienne dans la ville de Paris ». En effet, le spectateur oublie la présence de la caméra, s’effaçant peu à peu au profit d’une mise en scène transparente, celle de la résonance. Civeryrac met avant tout l’accent sur les interprétations naturalistes et épurées de ses comédiens, pour la plupart inconnus du public. Andranic Manet (Réparer les vivants, La Dream Team) et Corentin Fila (Quand on a 17 ans, Jalouse, Patients), deux révélations issues des prestigieux Cours Florent, incarnent respectivement Etienne et Mathias, un binôme à la fois touchant, équilibré et efficace. Manet interprète avec brio cet universitaire romantique aux cheveux longs, faisant malgré lui l’épreuve de ses idéaux. Son personnage, qui papillonne dans un univers « clos », amorce une impérieuse problématique sociale dans laquelle la jeunesse actuelle peut s’identifier : Faut-il se compromettre ou rester fidèle à soi-même ? Parmi les rôles féminins, Diane Rouxel (Volontaire, The Smell of Us, La Tête Haute) et Sophie Verbeeck tirent leur épingle du jeu sous les traits respectifs de la timide Lucie et de la courageuse Annabelle.

 

Mes Provinciales

Mes Provinciales

 

Enfin, le portrait de cette jeunesse rêveuse, dressé par Jean-Paul Civeyrac, arbore le motif de la mise en abyme, proposant une subtile réflexion sur la cinéphilie (« Le cinéma suffit-il ? »). Etienne, au cours d’une promenade sur les bords de Seine cite ainsi Robert Bresson, évoque à plusieurs reprises la musique de Gustav Mahler dans le film Mort à Venise et lit L’Image-Mouvement de Deleuze dans le métro, perdu quelque part entre poésie, rêve et réalité. Riche en références intertextuelles et orné de la musique de Jean-Sébastien Bach, Mes Provinciales emporte le spectateur par son admirable description des questionnements d’une génération en proie aux doutes, sa mise en scène gracieuse, ses répliques percutantes et son propos philosophique. Fond et forme fusionnent magnifiquement dans cette odyssée vers le spectre de la création cinématographique.

 

Sévan Lesaffre

 

 

 

  • MES PROVINCIALES
  • Sortie salles : 18 avril 2018
  • Réalisation : Jean-Paul Civeyrac
  • Avec : Andranic Manet, Gonzague Van Bervesselès, Corentin Fila, Sophie Verbeeck, Jenna Thiam, Nicolas Bouchaud, Diane Rouxel, Charlotte Van Berversselès…
  • Scénario : Jean-Paul Civeyrac
  • Production : Frédéric Niedermayer
  • Photographie : Pierre-Hubert Martin
  • Montage : Louise Narboni
  • Décors : Brigitte Brassart
  • Costumes : Claire Dubien
  • Son : François Méreu
  • Distribution : ARP Sélection
  • Durée : 2h17

 

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