Roman / Sang chaud de Kim Un-su : critique

Publié par Jacques Demange le 20 janvier 2020

Résumé : Sang Chaud, c’est Le Parrain à la sauce coréenne, dans l’ambiance glauque et sordide du port de Busan, port tentaculaire de la Corée. Si Séoul est Paris, Busan c’est Marseille. Ses habitants ont le sang chaud, la pègre tient le haut du pavé et les docks abritent tous les trafics. Entre le Japon et ses yakuzas à l’est, la Chine et ses triades, à l’ouest. Guam, quartier sordide de Busan est tenu par Père Sohn, chef de gang qui cumule lâcheté et cruauté. Depuis vingt ans, Huisu est son fidèle lieutenant et fils spirituel. Mais Huisu a quarante ans et n’en peut plus de cette vie pathétique. Alors quand l’occasion se présente, il quitte Père Sohn et tente de vivre une vie ordinaire avec la femme qu’il aime depuis l’enfance. Mais pour le milieu l’individu n’est rien, et la guerre qui oppose le clan de Guam à celui de Yeongdo aura tôt fait de ramener Huisu au cœur du chaos.

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Sang Chaud - livre

Sang Chaud – livre

À l’instar du cinéma, la progressive revalorisation de la littérature de genre a permis la découverte de nouveaux horizons romanesques. Après la Scandinavie (Danemark et Suède en tête), c’est la Corée du Sud qui est en train de s’imposer comme la nouvelle terre promise du polar, et dont la nouvelle maison d’édition Matin Calme se veut la grande importatrice avec ce tout premier titre. Kim Un-su qui s’était déjà distingué comme l’un des nouveaux maîtres du genre avec Les Planificateurs paru en 2016 (traduction française disponible aux éditions de L’Aube) propose ici un récit mafieux morcelé et emporté par un rythme implosif. À travers l’errance de Huisu, gangster coréen de 40 ans, Sang chaud décrit un univers claustrophobe, violent et sans concession aucune. Car en épousant le point de vue de son personnage principal, Kim Un-su déleste son roman de tout pathos ou affect superflu. De cigarette en cigarette et de verre en verre, Huisu traîne sa carcasse dans le port de Busan, observant l’horizon maritime comme un taulard viendrait scruter le ciel depuis les barreaux de sa cellule. Se sentant vieillir, le personnage sait que son destin est scellé et que l’avenir ne lui réserve plus aucune surprise. Cette lucidité amère imprègne les descriptions de l’auteur. Le paysage portuaire se limite à une plage et la violence, parce que quotidienne, a perdu de sa superbe. Pas de clinquant ici ou de gangsters bling-bling, Kim Un-su privilégiant le naturalisme cru sur l’emphase stylistique. En résulte une certaine vivacité dans l’écriture que restitue parfaitement la traduction de Kyungran Choi et Lisa Charrin. Le sang n’a, littéralement, pas le temps de refroidir. L’enchaînement des scènes et des chapitres est celui d’un montage syncopé, prolongeant les temps morts dans les temps forts, confrontant la brutalité des souvenirs au constat non moins cruel du présent. Le lecteur se voit ainsi entraîné dans une course à sens unique, aussi haletante que captivante.

 

Au-delà de Busan, c’est la Corée du Sud qui se dévoile à demi-mot et qui encaisse la charge critique souterrainement infusée par l’auteur tout au long de son ouvrage. Corruption, prostitution, libéralisme voyou constituent les grands axes d’un monde dont les traditions ne s’accomplissent plus que sous la forme de marques d’usage. C’est peu dire que Kim Un-su désacralise l’image romantique du gangster. Sous sa plume, celui-ci est moins un caïd menaçant qu’un spectre impuissant.

 

Dans son avant-propos à la traduction française du Sanctuaire de Faulkner, André Malraux notait que « la fascination la plus profonde, celle de l’artiste, tire sa force de ce qu’elle est à la fois l’horreur, et la possibilité de la concevoir. » On ne saurait mieux décrire l’esprit qui anime le parcours de cet Ulysse contemporain en proie à une angoisse existentielle et métaphysique. Sang chaud est l’histoire de l’éternel retour d’un voyageur hanté par la crainte d’avoir atteint son dernier rivage.

 

Cette parution, qui fut rapidement accompagnée de rumeurs d’adaptation au cinéma, prouve en définitive la puissance de la culture sud-coréenne. Si le cinéma de genre asiatique est souvent arrivé jusqu’à nous par le biais d’une acculturation permise par le remake (la J-Horror en a largement fait les frais) ou à travers des éditions vidéo à la diffusion difficile confinant au confidentiel, le vent est en train de tourner (le succès international historique de Parasite de Bong Joon-ho étant sans doute le symbole le plus fort, de même que la multiplication de textes, ouvrages et articles, consacrés au cinéma chinois contemporain). Les horizons s’ouvrent donc et on ne peut que s’en réjouir.

 

 

 

  • SANG CHAUD
  • Auteur : Kim Un-su
  • Traduction : Kyungran Choi et Lise Charrin
  • Éditions : Matin Calme
  • Date de parution : 9 janvier 2020
  • Format : 476 pages
  • Tarif : 22 € (print) – 14,99 € (numérique)

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