L’Ordre et la Morale : critique

Publié par Nathalie Dassa le 21 septembre 2011

Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak. 300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre.
2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages. 
À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue. 
Mais en pleine période d’élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale…

 

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Avec L’Ordre et la Morale, Mathieu Kassovitz démontre la pleine maitrise de ses talents et marque son retour derrière la caméra avec une septième réalisation, qui est de toute évidence son œuvre la plus investie et la plus engagée. Il signe ici une adaptation monumentale qui oscille entre thriller politique et film de guerre du livre L’Ordre et l’Action du capitaine Philippe Legorjus – responsable du GIGN lors des événements relatés – dont il reprend le rôle, en retraçant l’épisode historique tragique de la prise d’otages des gendarmes dans la grotte d’Ouvéa, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988 qui opposait le Président Mitterrand et le Premier Ministre Jacques Chirac. A l’instar de sa précédente réalisation, Kassovitz ouvre le film avec une séquence d’intro percutante, intense et extrême qui plonge d’emblée le spectateur en pleine jungle sanglante. Tout commence par le dénouement au cœur de la grotte, à travers un rêve cauchemardesque de Philippe Legorjus, sorte de flashforward. C’est par son regard dans l’œil de la caméra accompagné de la voix de Kassovitz qu’on nous présente, dans des images floutées et au ralenti défilant à l’envers comme pour remonter le temps, les conséquences fatales de la décision du système politique et militaire, responsable du carnage. Le reste du métrage, livré dans une structure scénaristique fonctionnelle agencée de manière fluide et claire, est un long flashback qui se déroule sur dix jours dans un décompte journalier – de J10 au jour J – pour comprendre le déroulement de ces conséquences tragiques.

 

 

 

Si le cinéaste offre généreusement dès le début un panorama paradisiaque de l’île, il n’en exploite hélas pas assez le potentiel, pour contraster avec le conflit politico-militaire qu’il gère et développe avec intelligence, dans un traitement factuel parfois trop didactique mais authentique, tendu et crescendo, laissant un pourcentage infime à la part romancée. C’est particulièrement le cas avec Sylvie Testud, incarnant son épouse, qui apparaît seulement cinq minutes à l’écran. Cependant Kassovitz parvient avec un certain charisme à incarner en demi-teinte Legorjus. Au fil du récit à l’atmosphère de plus en plus anxiogène, il fait transparaître les différents sentiments et perceptions – entre espoirs, trahisons, colères et désillusions – et montre les manœuvres avortées de ce capitaine du GIGN, privé de tout pouvoir et de toute liberté d’action.

 

S’il tente par tous les moyens de sauver la situation et de parvenir à un dialogue entre lui et le leader du groupe indépendantiste kanak Alphonse Dianou (Iabe Lapacas) pour stopper les dissensions, les élections présidentielles en France – régies par la cohabitation Mitterrand/Chirac – font basculer les ordonnances par l’entremise de Bernard Pons (Daniel Martin), alors ministre des départements et territoires d’Outre-Mer, pour résoudre le problème kanak et remettre de l’ordre au plus vite. Car en parallèle, Charles Pasqua, alors ministre de l’intérieur, se charge également d’une prise d’otages au Liban jugée bien plus importante. C’est alors que Kassovitz nous remet en mémoire le débat télévisé décisif où se sont affrontés les deux candidats. Dans des plans de plus en plus rapprochés sur leurs visages, il nous renvoie l’image d’un président – réélu pour un second mandat comme chacun le sait – évoquer la prise d’otages des gendarmes en Nouvelle-Calédonie et insister, devant des millions de téléspectateurs, sur l’importance du dialogue avec la population kanak, alors que dans la sphère élyséenne secrète et cloisonnée, il avait déjà signé l’ordre d’assaut dans la grotte, avec l’aval du gouvernement chiraquien.

 

 

C’est au cœur des eaux troubles de ce contexte politique boueux que le cinéaste nourrit avec force, émotion et esthétisme son sujet, en restant toujours focalisé sur son personnage, fil rouge de cette affaire, qui garde cette volonté tenace d’arriver à une réconciliation. Son film atteint alors une forte dimension humaine tout en dégageant une atmosphère visuelle âpre et pleine de désillusions qui renvoie à des oeuvres mythiques telles Platoon ou encore Apocalypse Now et les fabuleux plans d’hélicoptères. Kassovitz parvient à marquer ainsi sa différence dans le panorama cinématographique français. Car au final, si L’Ordre et la Morale est un film nécessaire, ce long-métrage à la facture plus mature porte également le fruit d’un renouveau dans la carrière du réalisateur, qui signe notamment deux plans-séquences magistraux (le flashback de l’attaque dans la gendarmerie et l’assaut final) venant intensifier et accélérer le rythme d’une mise en scène plutôt homogène et sobre, qui s’accorde avec l’excellente bande son perçante, anxiogène et immersive de Klaus Badelt avec Les Tambours du Bronx.

 

 

 

 

‘L’Ordre et la Morale’ de Mathieu Kassovitz en salles le 16 novembre 2011, avec Mathieu Kassovitz, Malik Zidi, Alexandre Steiger, Daniel Martin, Jean-Philippe Puymartin, Philippe de Jacquelin Dulphé, Philippe Torreton et Sylvie Testud. Scénario : Mathieu Kassovitz, Pierre Geller, Benoît Jaubert avec la participation de Serge Frydman, d’après le livre ‘La Morale et l’Action’ de Philippe Legorjus. Producteurs : Christophe Rossignon, Philippe Boëffard. Producteurs associés : Mathieu Kassovitz, Guillaume Colboc, Benoît Jaubert. Montage : Mathieu Kassovitz, Thomas Beard, Lionel Devuyst. Son : Yves Coméliau, Guillaume Bouchateau, Cyril Holtz, Philippe Amouroux. Musique : Klaus Badelt avec Les Tambours de Bronx. Directeur de la Photographie : Marc Koninckx. Distribution : UGC. Durée : 2h16.

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