Harris Yulin, visage familier du cinéma et de la télévision américaine, est mort à 87 ans. Second rôle de luxe, il a marqué des générations de spectateurs par sa présence sobre et intense, de Scarface à Frasier.
Il était de ceux qu’on reconnaît instantanément sans toujours se rappeler leur nom. Harris Yulin, comédien à la voix rocailleuse et au regard acéré, est mort le 10 juin 2025 à New York, des suites d’un arrêt cardiaque. Son visage habite la mémoire collective du cinéma et de la télévision américaine depuis plus de cinq décennies — souvent à la marge, mais toujours inoubliable.
Avec 138 crédits à l’écran, Yulin aura incarné ce que le cinéma appelle un “character actor” dans toute sa noblesse : un homme de l’ombre, solide et excentrique. C’est ainsi qu’il s’est imposé dans Scarface (1983) en Mel Bernstein, policier corrompu et glaçant face à Al Pacino. Ou en James Cutter, conseiller à la sécurité nationale dans Clear and Present Danger (1994), tout aussi sinistre. Il prêtait aussi sa silhouette lasse et pleine de sagesse au rôle de Buddy Dieker dans Ozark (2017–2018), vieil homme malade, presque fantomatique, mais toujours digne.
Né le 5 novembre 1937, Harris Yulin débute sur scène en 1963 dans Next Time I’ll Sing to You de James Saunders, avant d’atteindre Broadway en 1980 avec une reprise de Watch on the Rhine. Théâtre, télévision, cinéma : pour lui, tout était affaire de vérité. Il jouait l’intelligence, la menace ou la lassitude avec la même intensité retenue. Sur les planches, il croisa Hedda Gabler, The Diary of Anne Frank ou encore A Lesson From Aloes, avec un engagement constant.
À la télévision, les fans de Buffy se souviennent de lui en Quentin Travers, observateur hautain et manipulateur. Dans Unbreakable Kimmy Schmidt, il apparaissait en homme d’affaires aussi charmant que douteux. Et dans Frasier (1993 – 2004), son rôle de gangster dans l’épisode A Word to the Wiseguy lui vaut une nomination aux Emmy Awards en 1996. Toujours précis, toujours juste, même en juge new-yorkais confronté à des spectres en furie dans Ghostbusters II (1989).
Il devait prochainement entamer le tournage de la série American Classic, une comédie dramatique produite par HBO, dans laquelle il devait partager l’affiche avec Kevin Kline et Laura Linney. Un projet très attendu qui marquait son retour à un rôle de premier plan. Michael Hoffman, co-créateur de la série, lui a rendu un hommage poignant : « Harris Yulin était tout simplement l’un des plus grands artistes que j’aie rencontrés. Son intelligence, sa précision et sa profondeur émotionnelle étaient uniques. Il aurait été bouleversant dans ce rôle. »
Marié à l’actrice Gwen Welles jusqu’à sa mort en 1993, il laisse aussi derrière lui sa seconde épouse, Kristen Lowman, ainsi qu’un cercle restreint de proches. Mais pour des millions de spectateurs, il restera cette figure familière et insaisissable, discrète mais essentielle, témoin silencieux de l’évolution du cinéma américain. Un comédien rare, qui n’a jamais cherché la lumière, mais l’a toujours révélée.
Nicolas Peauger
