Roman / Lake Success par Gary Shteyngart : critique

Publié par Jacques Demange le 11 janvier 2020

Synopsis : À quarante-trois ans, Barry Cohen, New-Yorkais survolté à la tête d’un fonds spéculatif de 2,4 milliards de dollars est au bord du précipice. Sous le coup d’une enquête de la Commission boursière, accablé par la découverte de l’autisme de son jeune fils, il prend une décision aussi subite qu’inattendue et embarque dans un car Greyhound. Destination : le Nouveau-Mexique où demeure celle qui fut jadis son premier amour, et avec qui il imagine pouvoir refaire sa vie. Une vie plus simple, plus saine, plus heureuse. Commence alors une folle traversée du continent. D’est en ouest, de highways en freeways, Barry découvre une autre Amérique : celle des pauvres, des marginaux, des déclassés. Pendant que sa femme, Seema, entame une liaison avec un romancier, Barry fonce vers une improbable rédemption. Sans se départir de son humour loufoque, Gary Shteyngart dresse le portrait d’une Amérique déboussolée, à la veille de l’élection de Donald Trump, et nous entraîne dans un road-trip qui tient plus des montagnes russes que du voyage d’agrément.

♥♥♥♥♥

 

Lake Success

Lake Success

Remarqué par le public et la critique pour ses trois premiers romans, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes russes (2005), Absurdistan (2006) et Super triste histoire d’amour (2008), tous trois parus et traduits aux Éditions de l’Olivier, Gary Shteyngart fait partie de cette nouvelle génération d’écrivains américains bien décidée à porter un regard lucide et diablement corrosif sur l’état de leur pays (citons à ses côtés les beaux essais de Brit Bennett et le récent premier roman de Tommy Orange, Ici n’est plus ici). Lake Success peut en ce sens s’interpréter comme un hypothétique aboutissement de la méthode de l’écrivain : associer humour et dérision pour brosser le portrait sincère et cruel d’une Amérique proche du déluge. Barry, directeur d’un fonds spéculatif à New York, choisit de plaquer épouse (indienne) et enfant (autiste) pour se lancer dans un road trip qui lui permettra, pense-t-il, de reconquérir son passé. Les parenthèses ont ici leur importance. Shteyngart décrit un monde gangrené par les apparences dans lequel le prix d’un appartement, le classement d’un écrivain sur Amazon ou les condensés de vie proposés par les profils Facebook apparaissent comme les principaux gages de réussite. Le voyage de Barry se fond donc dans une série d’impressions subjectives et fantasmatiques qui permettent à l’écrivain de décrire la fracture de plus en plus grande entre les super-riches de Wall Street et la classe moyenne de l’Amérique plus ou moins profonde. En choisissant de confondre son regard avec celui de Barry et de Seema, son épouse, Shteyngart évite soigneusement les clichés et donne du relief à certains stéréotypes qui se présentent moins comme une caution comique que comme le fondement existentiel de son récit. De la verticalité du gratte-ciel luxueux dans lequel réside la jeune femme à l’horizontalité mobile de l’auto-car dans lequel Barry a élu domicile, l’écriture de Shteyngart se veut résolument visuelle, s’amusant à confronter les extrêmes d’une communauté déconnectée. White Trash, dealers, universitaires et magnats de la finance signalent le grand échec du melting-pot autrefois rêvé.

 

Entre Kerouac, Hemingway et Fitzgerald, Barry se rêve grand réconciliateur d’une nation qui n’a sans doute jamais existé. Plus pragmatique mais non moins utopique, Seema apprend de son côté à redécouvrir les liens culturels et les expériences sentimentales qui firent d’elle la copie conforme des épouses de milliardaires alimentant les scénarios de sitcoms. Ces deux voix entament leur propre voyage à travers le temps, une traversée disjointe mais que réunit le continuel rappel au présent : Shiva, l’enfant handicapé, fardeau et joie d’un couple désuni.

 

La fiction devient alors un baromètre et un refuge. Barry voit moins l’Amérique que ses représentations et ses images façonnées par l’imaginaire collectif. Les banlieues de Baltimore souffrent de leur comparaison avec les ghettos de The Wire, tandis qu’un paysage aperçu depuis une colline prend la forme d’un décor de film post-apocalyptique. Et c’est peut-être finalement cette irréversible fictionnalisation qui menace le plus sûrement l’Amérique racontée par Shteyngart. Le voyage débute et se prolonge en parallèle de la campagne électorale de Trump. Le businessman apparaît alors comme le double grotesque et tragiquement réel du héros. Les montres que collectionne Barry sont comme le signe d’une imminence, celle de la catastrophe qui aura bien lieu,  le 8 novembre 2016. Il faut alors se décider à prendre la route à rebours, pour tenter de (se) reconstruire avant qu’il ne soit trop tard.

 

Par sa pertinence, cette eschatologie états-unienne mérite donc toute notre attention, faisant de Shteyngart le digne héritier de Philip Roth, autre conteur d’une Amérique désenchantée. HBO ne s’y est pas trompée, la célèbre chaîne câblée ayant mis depuis avril 2019 son adaptation en série en chantier avec Jake Gyllenhaal en tête d’affiche.

 

 

 

  • LAKE SUCCESS
  • Auteur : Gary Shteyngart
  • Traduction : Stéphane Roques
  • Éditions : Éditions de l’Olivier
  • Langues : français, disponible en anglais aux éditions Random House
  • Date de parution : 2 janvier 2020
  • Format : 384 pages
  • Tarif 24 €

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