Le célèbre compositeur des thèmes de Mission Impossible et de Bullitt s’est éteint paisiblement ce jeudi 26 juin 2025, à l’âge de 93 ans. Avec lui, c’est un pan entier de la modernité musicale du XXe siècle qui tire sa révérence.
Lalo Schifrin — de son vrai nom Boris Claudio Schifrin — était plus qu’un compositeur de films. Né à Buenos Aires le 21 juin 1932, il était un pont vivant entre le jazz, le classique, la pop et les avant-gardes. Fils d’un violoniste de renom, formé au Conservatoire de Paris, nourri aux harmonies de Ravel et aux syncopes de Dizzy Gillespie (qu’il accompagna comme pianiste et arrangeur), il a tracé une trajectoire unique dans le paysage musical mondial.
Arrivé aux États-Unis à la fin des années 1950, il impose très vite sa signature dans l’industrie hollywoodienne. Une griffe hybride, nerveuse, souvent jazzy, parfois symphonique, toujours audacieuse. Plus de 100 bandes originales au compteur, quatre Grammy Awards (pour 19 nominations), six nominations aux Oscars — sans jamais l’avoir gagné, jusqu’à cet Oscar d’honneur reçu en 2018 des mains de Clint Eastwood.
Impossible d’évoquer Bullitt (1968) sans penser à la tension sourde de sa poursuite en Mustang. Ni Inspecteur Harry (1971) sans la noirceur funk de ses cuivres. Avec Opération Dragon (1973), il fusionne musique orientale, groove américain et expérimentations électroniques. Dans Luke à la main Froide, il ose une ballade folk symphonique qui détonne. Et avec THX 1138, il anticipe la froideur dystopique des futurs numériques.
Le thème de Mission Impossible, d’abord conçu pour la série en 1966, a traversé les décennies. Il a été remixé, réinterprété, samplé. Par Larry Mullen Jr. et Adam Clayton d’U2 en 1996 (Top 10 Billboard), par Hans Zimmer, Danny Elfman, Limp Bizkit… Il est devenu la colonne sonore de l’agent Ethan Hunt et de l’ADN même de la franchise portée par Tom Cruise.
Mais Schifrin a aussi laissé son empreinte sur la pop alternative. Le morceau Danube Incident, repris par Portishead dans Sour Times, en est l’un des exemples les plus célèbres. À travers lui, c’est toute une génération trip hop qui découvre un artisan du trouble sonore.
Malgré son âge, Schifrin n’avait jamais cessé de créer. Sa dernière composition, The Symphony of the Future, coécrite avec le compositeur argentin Rod Schejtman, a été jouée pour la première fois en avril dernier à Buenos Aires. Un hommage à sa terre natale, comme une boucle bouclée.
En un demi-siècle de carrière, Lalo Schifrin a fait bien plus que composer pour le cinéma : il a façonné notre manière d’entendre les images. Il a offert au suspense sa bande-son idéale, à l’angoisse ses textures, à l’action son cœur battant. Il a transformé les musiques de films en manifestes esthétiques.
Clint Eastwood, qui lui doit huit bandes originales, l’avait salué en 2018 comme un « artiste intègre, libre, dont l’influence musicale a traversé toutes les frontières ». Et aujourd’hui, c’est Hollywood tout entier — et bien au-delà — qui se recueille.
Nicolas Peauger
