En filmant les laissés-pour-compte de la Chine contemporaine, Wang Bing a construit une œuvre radicale, éthique et profondément humaine. Le prix Jean Vigo d’Honneur 2025 vient saluer un cinéaste dont chaque plan interroge notre capacité à voir le réel dans sa nudité la plus brute.
Le prix Jean Vigo d’Honneur 2025 sera remis au documentariste chinois Wang Bing, figure majeure du cinéma contemporain.
La cérémonie se tiendra le 7 juillet à la Cinémathèque française, lors de la 74ᵉ édition du prix, qui distingue les auteurs dont l’œuvre témoigne d’une liberté de ton et de forme.
Depuis À l’ouest des rails (2003), fresque de neuf heures sur un quartier industriel en déclin, Wang Bing explore sans relâche les marges sociales de la Chine.
Caméra fixe, plans longs, lumière naturelle : son esthétique du dépouillement fait écho à la dureté des réalités qu’il filme.
Ses sujets – ouvriers migrants, anciens détenus, survivants de la Révolution culturelle – échappent aux récits officiels. Son cinéma capte l’invisible, sans pathos ni discours, mais avec une fidélité totale aux corps et au temps.“Filmer le réel, c’est filmer l’existence même”, explique-t-il.
Formé à la photographie, passé par la Beijing Film Academy, Wang Bing construit un regard patient, rigoureux, mais aussi profondément éthique. Il filme sans voix off, sans musique, sans mise en scène visible — refusant de manipuler l’image ou l’émotion. Chez lui, filmer, c’est d’abord respecter : le temps des autres, leur silence, leur dignité.
Ce parti pris traverse Mrs. Fang, Man in Black ou encore Youth, trilogie en cours sur les jeunes ouvriers du textile à Zhili. Récompensée à Locarno, Cannes ou Marseille, son œuvre reste peu diffusée en Chine, où elle dérange : certains critiques évoquent un regard “trop froid”, une esthétique “oppressive”. Mais cette distance assumée est aussi une forme de justesse morale.
En lui décernant le prix Jean Vigo, le jury rend hommage à un cinéma sans concession, qui interroge nos façons de voir. Comme Vigo, Wang Bing filme sans bruit, sans emphase, mais avec une présence qui bouleverse. À contre-courant, il nous oblige à regarder ce que la fiction évite : la vie nue.
Anne-Gaëlle David

