Synopsis : Plongée dans les derniers mois de la vie de George Orwell et dans son œuvre visionnaire ayant exploré et dévoilé au monde des concepts troublants : 1984.
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Orwell : 2+2 = 5 s’inscrit dans la continuité du cinéma engagé de Raoul Peck, mais il en radicalise encore la portée. Après avoir exploré les pensées de figures intellectuelles majeures comme James Baldwin dans I Am Not Your Negro, le cinéaste s’attaque ici à un autre esprit incandescent : George Orwell. Il ne s’agit pourtant ni d’un hommage académique, ni d’un simple portrait d’écrivain. Peck transforme l’œuvre et la trajectoire d’Orwell en prisme pour interroger notre époque, où la manipulation du langage, la confusion organisée et la brutalisation du débat public semblent avoir trouvé un terrain d’expansion inédit. Le film ne cherche pas à illustrer la pertinence de 1984 : il démontre que le roman n’a jamais cessé d’être opérant. En convoquant archives, extraits d’adaptations, fragments biographiques et images contemporaines, Peck compose un objet hybride, à la fois essai politique et méditation sur la fragilité démocratique. Loin d’un discours figé, il propose une expérience qui sollicite le spectateur, l’oblige à relier les points, à reconnaître des échos troublants entre hier et aujourd’hui. Le film adopte pour fil conducteur les derniers mois de la vie d’Orwell, période marquée par la maladie et l’urgence d’achever son ultime roman. Ce choix narratif confère à l’ensemble une tension romanesque : écrire contre le temps, contre la dégradation du corps, tout en tentant de fixer sur le papier une vision lucide du pouvoir. À travers la voix off portée par Damian Lewis, le texte orwellien retrouve une densité intime. Peck ne réduit pas son sujet à l’anti-stalinisme souvent mis en avant : il restitue un penseur obsédé par toutes les formes d’oppression, qu’elles émanent d’un empire colonial, d’un régime totalitaire ou d’un capitalisme débridé.
L’intelligence du documentaire tient à sa construction en réseaux. Plutôt que d’aligner des exemples, il tisse des correspondances. Les slogans du Parti dans 1984 trouvent un reflet dans des déclarations politiques contemporaines. Les images de conflits actuels dialoguent avec celles du passé, suggérant une continuité dans la violence des systèmes. Peck juxtapose, accélère, suspend. La densité du propos fait partie du projet : rendre sensible la saturation informationnelle qui caractérise notre temps.
Le cœur du film réside dans la question du langage. La « novlangue » imaginée par Orwell n’est pas présentée comme une curiosité littéraire, mais comme un outil toujours actif : euphémismes guerriers, rhétoriques sécuritaires, détournements du vocabulaire moral. Peck met en évidence la manière dont les mots peuvent servir à anesthésier, à masquer, à redéfinir le réel. Les médias, les puissances économiques et les dirigeants apparaissent ainsi comme des producteurs de récits capables de modeler la perception collective. Sans tomber dans le complotisme, le cinéaste souligne la responsabilité des relais d’information dans la normalisation de discours autoritaires.
Pour autant, Orwell : 2+2 = 5 n’est pas un film désespéré. S’il expose la brutalité du monde, il n’enferme pas le spectateur dans la résignation. Peck insiste sur la dimension éthique de l’écriture d’Orwell : la décence ordinaire, la vigilance critique, la capacité à refuser l’évidence imposée. En ce sens, le documentaire agit moins comme un réquisitoire que comme un rappel, rappel que la démocratie n’est jamais acquise.
On pourrait reprocher au film son ambition tentaculaire. Cette dispersion apparente reflète toutefois la complexité du monde qu’il décrit. Peck ne propose ni solution clé en main ni morale simplificatrice. Il construit un miroir tendu au présent, où se superposent figures politiques, oligarques technologiques, conflits oubliés et foules galvanisées. En redonnant à Orwell toute son ampleur, il le libère des récupérations partisanes.
Au terme de ces deux heures denses, une impression domine : celle d’avoir assisté non à une leçon d’histoire littéraire, mais à une mise en garde. Peck rappelle que le mensonge répété finit par prendre la forme d’une vérité officielle, et que l’habitude de l’horreur émousse la conscience.
Norane Chiali
- ORWELL : 2+2 = 5
- Sortie salles : 25 février 2026
- Réalisation et Scénario : Raoul Peck
- Production : Raoul Peck, Alex Gibney, Nick Shumaker
- Photographie : Benjamin Bloodwell
- Montage : Alexandra Strauss
- Musique : Alexei Aigui
- Distribution : Le Pacte
- Durée : 1 h 59

