EO de Jerzy Skolimowski : critique

Publié par CineChronicle le 9 novembre 2022

Synopsis : Le monde est un lieu mystérieux, surtout vu à travers les yeux d’un animal. Sur son chemin, EO, un âne gris aux yeux mélancoliques, rencontre des gens bien et d’autres mauvais, fait l’expérience de la joie et de la peine, et la roue de la fortune transforme tour à tour sa chance en désastre et son désespoir en bonheur inattendu. Mais jamais, à aucun instant, il ne perd son innocence.

♥♥♥♥♥

 

EO de Jerzy Skolimowski - affiche

EO de Jerzy Skolimowski – affiche

Tous les textes portant sur EO (Hi-Han) commencent par rappeler la similarité entre son postulat et celui d’Au hasard Balthazar, pour ensuite s’empresser de distinguer les deux films. C’est que dans le cas de Robert Bresson, l’âne n’est que l’observateur occasionnel d’un drame strictement humain. La radicalité de Jerzy Skolimowski consiste donc à faire de cet animal le véritable centre de son projet, jusqu’à aligner la forme et la narration sur sa démarche. Comment un âne perçoit-il le monde ? Que ressent-il ? L’absence de réponse absolue à ces questions amène Skolimowski à en proposer plusieurs, à varier les possibilités. Ce refus d’une ligne directrice claire et univoque n’est pas l’abandon du choix, mais le choix du multiple. EO est protéiforme, frénétique, imprévisible. Tout peut arriver à n’importe quel moment. L’image peut être soudainement couverte d’un filtre rouge et noir. L’âne peut être remplacé par un robot quadrupède. La comédie la plus potache peut laisser sa place à une violence crue. Cette réinvention régulière convoque un émerveillement permanent, comme si le film se redécouvrait encore et encore à son audience. Si la caméra s’éloigne parfois de son sujet, s’envolant même littéralement vers d’autres paysages, le rôle de l’animal ne se réduit pas à la canalisation des expérimentations visuelles. La mise en scène est avant tout au service de sa sensibilité. 

 

EO de Jerzy Skolimowski

EO de Jerzy Skolimowski

 

La délicatesse d’une caresse, l’élégance d’un galop de cheval ou la terreur provoquée par une grange tremblante sont autant de sensations que le film s’attèle à retranscrire. Ce faisant, il dessine une mosaïque d’états où chaque ressenti est décuplé. Bien qu’il emprunte à l’occasion le style d’autres metteurs en scènes (on pense notamment à Terrence Malick), le résultat final échappe largement à toute tentative de catégorisation. Et là où certains se seraient sentis forcés d’humaniser le récit pour produire de l’attachement, Skolimowski explore au contraire toutes les possibilités offertes par cette émancipation du carcan anthropologique.

 

La perspective animale permet aussi d’observer le monde humain sous un nouvel angle, en alternant du tragique au burlesque. L’une des grandes réussites de EO consiste à occasionner des ruptures dans la mise en scène, dès que la violence des hommes dérive de leurs semblables à l’âne. Exemplairement, à la suite d’un match de rugby, deux équipes s’écharpent sans retenir leurs coups. Tant que seuls les humains sont concernés, la caméra se tient à bonne distance, dans un plan fixe qui donne à l’affrontement des airs grotesques. Mais une fois l’altercation terminée, lorsque les gagnants réorientent leur attention sur l’âne, les valeurs de plan changent immédiatement pour pencher du côté d’un cinéma quasiment horrifique. 

 

EO de Jerzy Skolimowski

EO de Jerzy Skolimowski

 

Là où le film convainc moins, c’est lorsqu’il se rapproche justement d’Au hasard Balthazar en se recentrant sur des hommes. L’un des derniers segments du film dépeint ainsi un drame familial impliquant une comtesse italienne incarnée par Isabelle Huppert et un membre de sa famille. Cet égarement, heureusement très court (c’est l’avantage d’un film qui ne cesse de se renouveler) démontre pourtant la réussite de Skolimowski : les déambulations de son animal sont si ludiques que l’immixtion d’une histoire humaine, nécessairement plus classique, ne peut que lui faire du tort.

  

Joffrey Liagre

 

 

 

  • EO (Hi-Han)
  • Sortie salles : 19 octobre 2022
  • Réalisation : Jerzy Skolimowski
  • Avec : Sandra Drzymalska, Isabelle Huppert, Lorenzo Zurzolo, Mateusz Kosciukiewicz, Tomasz Organek, Lolita Chammah, Agata Sasinowska, Anna Rokita, Michal Przybyslawski, Gloria Iradukunda
  • Scénario : Ewa Piaskowska, Jerzy Skolimowski
  • Production : Ewa Piaskowska, Jerzy Skolimowski
  • Photographie : Michal Dymek
  • Montage :  Agnieszka Glinska
  • Décors :  Robert Dyrcz, Kamila Grzybowska-Sosnowska
  • Costumes : Katarzyna Lewinska
  • Musique :  Pawel Mykietyn
  • Distribution : ARP Selection
  • Durée : 1 h 29

 

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