Fjord de Cristian Mungiu : critique

Publié par CineChronicle le 6 juin 2026

Synopsis : Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.

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Fjord Affiche

Fjord affiche

Sixième long-métrage de Cristian Mungiu, Fjord est le cinquième présenté en compétition au Festival de Cannes, et le second à remporter la Palme d’Or après 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007. À défaut du titre de citoyen d’honneur de la Croisette qui lui reviendrait pourtant de droit, le cinéaste roumain prend son adhésion au club très fermé des doubles palmés, dont il arrondit les effectifs au nombre de dix. Fraîchement débarquée de Bucarest, une famille évangéliste élit domicile dans le décor enclavé d’un fjord norvégien aussi monumental que menaçant. Chaleureusement accueillie, elle prend part à la vie de la communauté locale et se lie d’amitié avec son voisinage, en dépit d’un mode de vie perçu comme archaïque (rejet de la technologie, enseignements du catéchisme et de la musique séculaire, etc.). Mais voilà qu’une suspicion de châtiments corporels instille le doute quant à l’éducation rigoriste inculquée chez les Gheorghiu. Sous le coup d’une enquête sociale, les parents se voient retirer la garde de leurs cinq enfants, dont un nourrisson, par la Protection de l’Enfance, qui les place sans délai dans trois maisons d’accueil différentes, en attente de jugement. Telle l’avalanche qui déferle inexorablement vers la vallée, la descente aux enfers est implacable. Pour incarner son couple roumano-norvegien, le metteur en scène fait le choix audacieux de deux acteurs à contre-emploi. Dissimulée derrière de larges lunettes ingrates et d’épaisses jupes longues couvrant toute la longueur de ses jambes, Renate Reinsve ne quitte jamais le foulard qui discipline sa chevelure strictement nouée. Insondable, la muse de Joachim Trier (Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale) navigue à mille lieues des rôles de jeunes femmes aux mœurs libérées et bien dans leur époque qui l’ont révélée à l’international. Jouant pour la première fois dans sa langue natale, Sebastian Stan opère quant à lui l’une de ces transformations physiques dont il a le secret, qui lui permet d’arborer le bras en vibranium du Soldat de l’Hiver dans l’Univers étendu Marvel. À l’exemple du teint orangé de Donald Trump dans The Apprentice ou encore les tatouages envahissants de Tommy Lee dans la mini-série Pam & Tommy. Pour ce rôle de patriarche dont l’intériorité toute en retenue menace d’imploser à tout moment, il n’hésite pas à déglamouriser son image de star hollywoodienne par une calvitie des plus disgracieuse.

 

Sebastian Stan dans Fjord de Cristian Mungiu - Credit photo Le Pacte

Sebastian Stan dans Fjord de Cristian Mungiu / Crédit photo Le Pacte

 

Fidèle à l’essence de son cinéma, Mungiu ausculte avec une rigueur clinique les frictions entre l’individu et un système au dogmatisme arbitraire. En l’occurrence, il emploie le microcosme d’une cellule familiale comme caisse de résonance d’une polarisation d’envergure sociétale, d’un conflit de valeurs opposant dos à dos chrétiens traditionalistes d’une part, et scandinaves à l’avant-garde d’un progressisme laïque d’autre part. Sous couvert de se garder de tout parti pris pour privilégier la carte de l’ambiguïté morale, il pose les questions soulevées par l’affaire avec un souci d’exhaustivité qui n’échappe ni à l’écueil de la redondance ni à quelques longueurs.

 

Sans jamais apporter la preuve incontestable de quelque violence domestique que ce soit, il ouvre pourtant son récit sur une réconciliation filiale ; le père assénant à sa fille qu’elle “doit apprendre à reconnaître ses erreurs”, comme pour se faire pardonner une correction administrée en hors champ. Plus tard, le cadre de l’un des plans larges, caractéristiques de Mungiu nous dissimulera le geste de la mère envers ses ados, surréagissant à un risque d’ébouillantement du petit dernier. Pourtant, dès lors que Fjord bascule dans le film de procès – finissant d’enfoncer le clou de ses nombreuses similitudes avec Anatomie d’une Chute de Justine Triet -, la bien-pensance, la condescendance, l’excès de zèle et l’intolérance dont font preuve les institutions norvégiennes dénote un point de vue pas tout à fait aussi impartial et peut-être plus réactionnaire que le cinéaste ne le prétend…

 

Fjord de Cristian Mungiu - Credit photo Le Pacte

Fjord de Cristian Mungiu / Crédit photo Le Pacte

 

Mais surtout, au terme de ces 2 h 26 de métrage, la frustration est grande lorsque le film échoue intentionnellement à proposer quelque issue que ce soit à sa dialectique. Comment faire société lorsque les clivages apparaissent à ce point irréconciliables ? Et si le salut venait des nouvelles générations et de leur capacité à transcender leurs différences par la puissance de leurs sentiments ? Tel est le pari que fait Mungiu dans une scène de clôture qui irradie d’espoir.

 

À la différence des précédentes réalisations du cinéaste, Fjord relève moins du film de mise en scène que du film de scénario à proprement parler. Tant et si bien que l’on est en droit de s’interroger : La Palme d’or, vraiment ?

 

Justine Autissier

 

 

 

  • FJORD
  • Sortie salle : 19 août 2026
  • Réalisation et scénario : Cristian Mungiu
  • Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carleheld, Ellen Dorrit Peterson, Lisa Loven Kongsli, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban, Christian Rubeck, Markus Scarth Tønseth…
  • Production : Cristian Mungiu, Dyveke Bjørkly Graver, Andrea Berentsen Ottmar, Katrin Pors, Mikkel Jersin, Jussi Rantamäki, Emilia Haukka, Sean Wheelan, Kristina Börjeson, Mimmi Spång, Pascal Caucheteux, Vincent Maraval, Grégoire Sorlat, Marco Perego, Adela Vrânceanu Celibidache
  • Photographie : Tudor Vladimir Panduru
  • Montage : Mircea Olteanu
  • Décors : Marius Winje Brustad, Simona Pădurețu
  • Costumes : Kirsi Gum
  • Musique : Kaspar Kaae
  • Distribution : Le Pacte
  • Durée : 2 h 26

 

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