Anatomie d’une chute de Justine Triet : critique

Publié par CineChronicle le 22 août 2023

Synopsis : Sandra, une écrivaine à succès, vit dans un chalet sur les hauteurs de Grenoble avec son mari, Samuel, et leur fils Daniel. Un jour qui ressemble à tant d’autres, Samuel est retrouvé mort au pied de leur habitation, victime d’une terrible chute. Faute d’explications tangibles quant à la nature de l’événement, Sandra est bientôt placée en accusation. Un long procès démarre alors…

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Anatomie dune chute de Justine Triet - affiche

Anatomie d’une chute de Justine Triet – affiche

C’est par l’Anatomie d’une Chute que Justine Triet parachève son ascension cannoise en remportant la Palme d’or. La réalisatrice avait démarré dans la programmation de l’ACID en 2013 avec La Bataille de Solférino, avant d’ouvrir la Semaine de la critique en 2016 avec Victoria, déjà un film de procès au centre duquel était placé un personnage féminin. Après Sybil en sélection officielle en 2019, Justine Trier décroche cette année la Palme d’Or avec Anatomie d’une Chute, un film qui synthétise bon nombre de ses obsessions. La chute du titre est celle du père, Samuel, qui meurt au pied du chalet de haute montagne où il habite avec sa conjointe Sandra et son jeune fils Daniel, malvoyant, qui revient justement à ce moment-là d’une promenade avec son chien. Seule à la maison au moment des faits, Sandra se voit accusée du meurtre de son conjoint. Commence alors la longue litanie de chutes que le film va révéler progressivement pour en décomposer l’anatomie, comme il le promet dès son titre. Si Sandra axe une partie de sa défense sur sa flamme toujours vive envers son « âme sœur », force est de constater que la première chute mise en avant est celle de la relation entre les deux conjoints. Sandra semble clairement excédée par ce qu’elle voit comme des caprices de Samuel, qui accepte de moins en moins de devoir se charger de l’éducation, scolaire comme domestique, de leur fils, quand il souhaiterait se lancer plus en profondeur dans l’écriture. De là vient la conclusion logique pour Samuel : Sandra lui en demande trop. La langue est notamment un sujet de discorde, alors même que Sandra rappelle le temps d’un flash-back que le couple s’est accordé sur l’anglais, qui n’est natif pour ni l’un ni l’autre mais que les deux maîtrisent très bien. Une façon pour Justine Triet de continuer à travailler le sujet des rapports de force dans le couple, en inversant le schéma habituel de la mère au foyer : ici, Sandra est une écrivaine accomplie, qui assume pleinement ses choix et ses ambitions. Car le personnage remarquablement campé par Sandra Hüller, que Triet dirigeait déjà dans Sybil, est d’une complexité assez passionnante.

 

Anatomie dune chute de Justine Triet

Anatomie d’une chute de Justine Triet

 

L’autre chute que traite le film, c’est aussi celle de cette forteresse de tranquillité qui essaye d’afficher sa décontraction lors de l’entretien qui ouvre le long-métrage. Derrière cette façade se révèle toute l’ambivalence du personnage dont on est bien obligé de constater un certain côté froid et concentré sur sa propre carrière. On peut parfaitement légitimer l’attitude en se doutant que ce n’est qu’ainsi qu’elle a pu arriver à ne plus se faire marcher sur les pieds par un patriarcat qui l’aurait préférée en mère de famille consacrée à son fils et à son conjoint. La révélation de ses aventures passées vient renforcer le regard accusateur que lui porte un avocat général soupçonneux face à ce personnage qui ne rentre pas dans les cases qui lui semblaient attribuées. Une telle distance avec le drame qui a touché sa famille signifie-t-elle forcément que Sandra dédaigne sa famille ? Le film a l’intelligence de permettre au spectateur de le penser, sans l’affirmer catégoriquement pour autant.

 

D’autant que, de sa famille, il reste à Sandra son fils, Daniel, dont l’accident lui a presque entièrement fait perdre la vue, mais s’avère un pivot dans la relation avec son mari. Si Sandra est sur l’affiche, Daniel pourrait presque être perçu comme le personnage principal, tant son témoignage et son regard marquent le film. C’est de sa chute dont il est aussi question, celle de son innocence face à une justice qui étale publiquement dans les médias les détails les plus scabreux de l’intimité du couple que formaient ses parents. Par son action, cette justice menace grandement la figure tutélaire qu’a toujours été Sandra pour lui, chutant du piédestal où il l’avait placée. Contraint à devoir apporter son témoignage dont il n’est, à son plus grand effroi, pas certain, Daniel se voit prodiguer par l’auxiliaire de justice le meilleur conseil possible : faute de connaître la vérité, il faut faire un choix.

 

Sandra Huller - Anatomie dune chute de Justine Triet.

Sandra Huller – Anatomie d’une chute de Justine Triet.

 

Car c’est bien à cela qu’invite le film de Justine Triet. Porté par une volonté de prendre ses distances avec le film de procès classique et son « omniscience » qui établit une vérité immuable, Anatomie d’une chute est représenté de manière très réaliste, avec deux personnages principaux qui ont le prénom de leurs interprètes, peu d’artifices de montage et un grain qui ferait croire à un film en 35mm. Il se démarque par son cadrage en constant mouvement, qui sert une narration effrénée qui ne laisse pas deviner la longue durée (2 h 20) du film. On en ressort comme dans un véritable procès : avec un verdict défini, une idée personnelle de sa justesse, et surtout un écho de la question finale de Sandra : quand on perd un procès, on a tout perdu, mais quand on gagne, on gagne quoi, en réalité ?

 

Théotime Roux

 

 

 

  • ANATOMIE D’UNE CHUTE
  • Sortie salles : 23 août 2023
  • Réalisation : Justine Triet
  • Avec : Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner, Antoine Reinartz, Samuel Theis, Jehnny Beth, Saadia Bentaïeb, Sophie Fillières, Arthur Harari
  • Scénario : Arthur Harari et Justine Triet
  • Production : Les Films Pelléas, Les Films de Pierre
  • Photographie : Simon Beaufils
  • Montage : Laurent Sénéchal
  • Distribution : Le Pacte
  • Durée : 2 h 20

 

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