“C’est la mort qui l’a assassinée.” Près de vingt ans après la disparition du guitariste Fred Chichin, son compagnon à la ville comme à la scène, la diva destroy du mythique duo punk-rock a été emportée par un cancer foudroyant dans la nuit de lundi à mardi derniers.
Catherine Ringer voit le jour à la fin des années 1950 au sein d’une famille d’artistes, dont la patriarche d’origine ashkénaze avait réchappé à neuf camps de concentration nazis. Dès l’âge de huit ans, elle pose pour des catalogues de prêt-à-porter afin d’arrondir les fins de mois difficiles du foyer. Trois ans plus tard, elle connaît sa première expérience en tant qu’actrice pour le court-métrage Les Deux coquines de Marianne Oswald.
Précocement émancipée et déscolarisée dès ses quinze ans, l’adolescente livrée à elle-même tombe sous l’emprise d’un pervers narcissique de trente ans son aîné, qui la fait tourner dans des films X avant même sa majorité. S’ensuivra une carrière prolifique d’une vingtaine de productions pornographiques en l’espace de dix ans. Jusqu’alors circonscrit à un petit cercle d’initiés, ce passé sulfureux éclate au grand jour au milieu des années 1980 lors de la réédition parasitiste de ses films hard en VHS, qui la créditent sous son nom de scène. Une révélation pas tout à fait au goût de Serge Gainsbourg, à qui elle tiendra tête au prix d’injures répétées sur le plateau de Mon Zénith à moi sur Canal+.
En parallèle, elle expérimente toute l’étendue de ses possibilités vocales dans le cadre du théâtre musical de Michael Lonsdale, danse aux côtés de la chorégraphe argentine Marcia Moretto, et prête sa voix au film d’animation Les Boulugres de Jean Hurtado. Mais surtout, à la fin des années 1970, elle fait la rencontre déterminante du guitariste Fred Chichin. Ensemble, ils quittent avec pertes et fracas la production de la comédie musicale Flashes rouges pour composer des morceaux bricolés dans leur cuisine.
Ode funèbre déchirante à la danseuse Marcia Moretto, elle-même prématurément emportée par un cancer, c’est le 45 tours de Marcia Baïla qui les révèle au grand public. Métissage unique de punk, rock, électro, et d’influences latines, le tube instantané confère au groupe une identité singulière en marge du paysage musical français. La fantaisie kitsch, l’énergie survoltée, le déhanchement désarticulé, le chignon japonisant et la gouaille insolente de son interprète feront le reste. Leur second album, intitulé The No Comprendo, renferme pas moins de trois tubes aussi électrisants qu’indémodables, qui marqueront les années 1980 de leur empreinte indélébile, et traverseront toutes les générations suivantes : Andy, C’est comme ça et Les Histoires d’A.
Dès la fin des années 1980, Catherine Ringer recherche l’harmonie idéale devant la caméra de Jean-Luc Godard dans Soigne ta droite, son adaptation libre de L’Idiot de Dostoïevski. Dans les années 1990, elle figure notamment sur les bandes originales des comédies cultes Tatie Danielle d’Etienne Chatiliez, dont elle interprète La Complainte de la vieille salope, et des Trois frères des Inconnus, dont elle habille le générique de son Doux Daddy.
Dans les années 2000, c’est pour l’hymne à la culture gitane Liberté du regretté Tony Gatlif qu’elle entonne Les Bohémiens, puis pour l’adaptation des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec par Luc Besson qu’elle fredonne L’Adèle.
Dans les années 2010, suite au décès de sa moitié des Rita Mitsouko, Catherine Ringer remporte la Victoire de la musique 2012 dans la catégorie “Meilleure artiste féminine” pour son premier album solo Ring n’roll, puis forme le trio Plaza Francia avec les fondateurs du Gotan Project. En 2019, accompagnée à la guitare de son fils Raoul, elle perpétue l’héritage des Rita Mitsouko lors d’une tournée célébrant les noces d’émeraude des Rita Mitsouko, qui culminera à la Philharmonie de Paris.
Ces dernières années, Catherine Ringer s’était réconciliée avec les plateaux de tournage, affectionnant incorrigiblement les projets télévisuels les plus décalés. Rebouteuse de l’improbable road movie adolescent La Fille au cœur de cochon, elle incarne également une patronne de cabaret le temps d’un épisode de Capitaine Marleau.
Artiste libre, Catherine Ringer multiplie les engagements, contre l’extrême droite, en faveur de l’écologie, et des droits des femmes. Elle se mobilise ainsi contre l’abattage d’une forêt à Romainville, et cultive la révolte paysanne en prêtant sa voix à la série documentaire Le Temps des paysans de Stan Neumann. Lors de la cérémonie de constitutionnalisation de l’IVG, elle féminise les paroles de La Marseillaise, avant d’éconduire ostensiblement le Président Emmanuel Macron, à qui elle refuse la bise.
Catherine Ringer avait dernièrement été contrainte d’annuler une lecture à la Maison de poésie, prétextant une extinction de voix. Depuis l’annonce de son décès, les Rita Mitsouko dominent le classement des tendances françaises sur la plateforme d’écoute Spotify, dont ils occupent sept des onze premières places. Singing in the Shower, collaboration avec les Sparks, s’impose même en tête des tendances mondiales, affichant une consommation décuplée.
Sur les réseaux sociaux, nombreuses sont les personnalités politiques et artistiques à lui rendre hommage :
“De Marcia Baïla à Andy, sa voix et son irrésistible amour de la liberté auront marqué la chanson française et fait danser des générations entières.” (Catherine Pégard, Ministre de la Culture)
“Il suffisait de quelques notes pour reconnaître sa voix. De quelques secondes sur scène pour saisir cette énergie qui n’appartenait qu’à elle. Des Rita Mitsouko à sa carrière solo, libre, audacieuse, inimitable, Catherine Ringer aura marqué la musique française.” (Yaël Braun Pivet, Présidente de l’Assemblée Nationale)
“Plus rien ne fut comme avant pour la musique française après cet album immense [The No Comprendo]. Repose en paix Reine Catherine Ringer. Nous t’aimons tous fort. Tu es géniale. Le groupe le plus important de l’histoire du rock français peut se reformer 🤍💔” (Benjamin Biolay)
“Merci Catherine et Fred pour tout ce que vous avez apporté avec tant d’humour et de générosité au Rock français…” (Philippe Manoeuvre)
« La chanson française a perdu son unique et irremplaçable punk géniale. Il n’y en aura pas deux comme toi. Ta fantaisie, ton irrévérence, ta voix comme une plainte et une fête à la fois. Je t’admire pour toujours ». (Clara Luciani)
Justine Autissier
