Interview/ Dans le regard du compositeur Philippe Sarde

Publié par Jérôme Nicod le 9 août 2015
John Williams

John Williams

CC : Dans le cinéma français des années 60, le public connaissait Michel Magne, Maurice Jarre, Georges Delerue, François de Roubaix. Dans les années 70/80, c’était vous et Vladimir Cosma. Les années 90/2000, Bruno Coulais et Eric Serra. Aujourd’hui, le seul compositeur un peu connu du grand public est Alexandre Desplat. Il n’y a plus personne…

PS : Il n’y a plus personne en effet. Desplat n’est pas génial, j’espère qu’il le sait… il a bien raison de profiter de cette situation. Aujourd’hui, il travaille avec l’orchestrateur de John Williams ; il sait bien s’entourer mais ce n‘est pas parce qu’on a une Ferrari qu’on est Fangio pour autant. Au royaume des aveugles les borgnes sont les rois. Il reste Ennio Morricone, qui n’a plus rien à dire, et John Williams, qui est fatigué même s’il se charge de Star Wars 7. Je le respecte et l’admire beaucoup mais il n’a plus besoin de travailler. Il vient de refuser le dernier Spielberg [Le Pont des Espions, ndr], qui a choisi Thomas Newman. Vous me voyez faire le remake des Choses de la Vie aujourd’hui ?

 

CC : Quels sont les compositeurs que vous admirez ?

PS : John Williams, surtout dans sa première période, par exemple Missouri Breaks avec Marlon Brando. Lors de la cérémonie des Oscars pour Tess, j’étais assis près de lui qui était nommé pour le second Star Wars. J’admire aussi Bernard Herrmann, bien sûr. Jerry Goldsmith, extraordinaire. John Barry, formidable. En France, le premier est Maurice Jaubert, puis Paul Misraki. C’est lui qui m’a remis mon César ! Georges Delerue aussi car il a refusé Les Choses de la Vie, mais sa musique est d’une platitude absolue. Il a pu ainsi faire carrière tranquillement, il ne gênait personne. Mon « contracteur » me disait que travailler avec Delerue le reposait après moi : toujours la même formation, avec un thème joué à la flûte, à la harpe, ou au piano. Avec moi, ils avaient peur. Cela dit, j’aime assez ce qu’il a écrit pour de Broca, Cartouche et Les Caprices de Marie.

 

Les Deux Amis de Louis Garrel - affiche

Les Deux Amis de Louis Garrel – affiche

CC : Votre prochain film, Les Deux Amis, a été projeté au dernier Festival de Cannes. Comment vous êtes-vous rencontrés avec Louis Garrel ? 

PS : Il m’a contacté. Louis Garrel est un homme que je trouve très touchant. En allant voir son film, je l’ai prévenu immédiatement : « si je m’endors, ne vous inquiétez pas, c’est que je réfléchis ». Après visionnage, j’ai pensé qu’il méritait d’être un peu soulevé. La musique temporaire qu’il avait mise ne menait à rien, j’avais envie de lui écrire une musique qui ait une signification. C’est un film très subtil sur la trahison, le remords. Louis avait envie de piano, mais nous avions un budget limité. J’ai alors proposé une formation de seulement dix musiciens, les meilleurs solistes de Londres, et d’enregistrer à l’Eglise du Liban, à Paris. Son acoustique n’est pas une acoustique d’église, elle permet de ne pas « voir » les instruments. Pierre Granier-Deferre m’avait dit un jour : « Je ne veux pas voir une clarinette qui joue en regardant mon film ». Il fallait que la musique semble venir de nulle part. Nous avons enregistré en une journée les trente minutes de bande originale.

 

CC : La musique va-t-elle être éditée ?

PS : Oui, bien sûr, je préférerais que vous écoutiez la musique avant de voir le film. Elle va être éditée avec celle composée pour E la Chiamano Estate de Paolo Franchi. Ce dernier a eu le Grand Prix du Cinéma à Rome voici deux ans. J’ai enregistré avec le London Symphony Orchestra. Il n’y a que des altos, des violoncelles, des contrebasses, des clarinettes et des cors. Pas de violons, et pourtant la musique s’élève très haut.

 

CC : Quels sont vos projets, vos envies ?

PS : Je souhaite organiser des concerts sur ma musique. Récemment j’ai accompagné le distributeur de mes disques en Espagne et nous avons mis en place un projet à Séville : un concert Philippe Sarde. Vous avez eu l’occasion de vous rendre compte à Tenerife que ma musique fonctionne sans les images car elle incarne les films. Le thème de Garçon ! est un véritable pitch ; on imagine Montand marcher derrière les notes. Le rythme de César et Rosalie représente les battements du cœur de Romy. J’ai voulu procéder ainsi. Ce fut très difficile de ne jamais être à la mode, de me battre contre tout le monde. Mais aujourd’hui, on peut les écouter indépendamment. Elles sont intemporelles. J’ai eu la chance d’avoir des metteurs en scènes qui m’ont fait confiance. Ils savaient que j’étais plus qu’un musicien. Quelques années avant sa mort, j’ai projeté à Claude Sautet mes deux courts-métrages en 35 mm. Je ne lui en avais jamais parlé. À la fin de la projection il m’a regardé et m’a confié : « Ah, maintenant je comprends ». Mais je n’ai jamais abandonné l‘idée de passer derrière la caméra depuis Les Choses de la Vie. J’écris un scénario depuis deux ans avec Christophe Duthuron, pour un projet avec Michel Vuillermoz et Sandrine Kiberlain. Le synopsis est très bien. Encore plus drôle : aucune musique n’est prévue. Ni générique de début, ni générique fin. Nul besoin non plus de sparadrap musical au milieu. Si je parviens à concrétiser ce film, il n’y aura donc aucune musique.

 

 

 

Index des films cités, musiques de Philippe Sarde

 

  1. Les Choses de la Vie, Claude Sautet, 1970
  2. Max et les Ferrailleurs, Claude Sautet, 1971
  3. La Veuve Couderc, Pierre Granier-Deferre, 1971
  4. Liza, Marco Ferreri, 1972
  5. Le Train, Pierre Granier-Deferre, 1972
  6. César et Rosalie, Claude Sautet, 1972
  7. La Valise, Georges Lautner, 1973
  8. 2 hommes dans la ville, José Giovanni, 1973
  9. Le Locataire, Roman Polanski, 1975
  10. Barocco, André Téchiné, 1976 (César de la meilleure musique)
  11. Mort d’un Pourri, Georges Lautner, 1977
  12. Tess, Roman Polanski, 1979 (Nominations Oscar & César, pour la meilleure musique)
  13. Le Toubib, Pierre Granier-Deferre, 1979
  14. Le Fantôme de Milburn (Ghost Story), John Irvin, 1981
  15. Coup de Torchon, Bertrand Tavernier, 1981
  16. La Guerre du Feu, Jean-Jacques Annaud, 1981
  17. Le Choc, Robin Davis, 1982
  18. Garçon!, Claude Sautet, 1983
  19. Fort Saganne, Alain Corneau, 1984
  20. Rendez-Vous, André Téchiné, 1985
  21. Pirates, Roman Polanski, 1986
  22. L’Ours, Jean-Jacques Annaud, 1988 (Nomination Victoires de la Musique)
  23. Nelly et Monsieur Arnaud, Claude Sautet, 1995 (Nomination César pour la meilleure musique)
  24. Ponette, Jacques Doillon, 1996
  25. La Fille du RER, André Téchiné, 2009
  26. E la Chiamano Estate, Paolo Franchi, 2012

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