Interview/ Dans le regard du compositeur Philippe Sarde

Publié par Jérôme Nicod le 9 août 2015
Philippe Sarde

Philippe Sarde / Photo Jérôme Nicod pour CineChronicle

Après l’hommage qui lui a été rendu en clôture du Festival International de Musique de Film de Ténérife (FIMUCITÉ), et à quelques semaines seulement de la sortie du premier film de Louis Garrel – Les deux Amis – en septembre, dont il signe la musique, Philippe Sarde nous a accordé un long entretien sans fausse note.

 

 

Intense fut cette rencontre avec un homme rare, qui porte un regard affûté sur la vie et sur le cinéma en particulier. Depuis plus de quarante ans, son engagement total, au service du septième art, a fait de lui une légende encore vivante, témoin d’une industrie portée et financée par des hommes. Du cinéma comme un art, fait par des artisans. On lui doit plus de trois cents bandes originales, somptueuses et envoûtantes, d’œuvres signées par des cinéastes d’excellence comme Claude Sautet, Jean-Jacques Annaud, Bertrand Tavernier, Roman Polanski, André Téchiné, Marco Ferreri, George Lautner, Pierre Granier-Deferre, Philippe de Broca ou encore Yves Boisset. Philippe Sarde est un cinéphile attentif et curieux, dont l’œil maîtrise la grammaire de l’image et l’oreille la conjugaison lyrique. On comprend alors son niveau d’exigence dans le choix des metteurs en scène pour lesquels il travaille.

 

 

 

Les Choses de la Vie

Les Choses de la Vie

CineChronicle : Vous êtes un compositeur rare, il faut aller jusqu’aux Canaries pour écouter votre musique…

Philippe Sarde : J’étais en effet l’invité du Festival de Tenerife [lire notre compte rendu, ndr], mais je n’ai hélas pas eu le temps de m’y rendre ; je terminais le premier film de Louis Garrel. J’ai envoyé trois partitions à Diego Navarro, le chef d’orchestre, avec les pistes audio, car pour diriger sur scène Tess, Fort Saganne et La Guerre du Feu, il faut réellement savoir les interpréter. Il m’a remercié car, en les écoutant telles que je les avais enregistrées, il a compris toute la portée et la force de la musique.

 

CC : Adolescent, vous avez hésité entre la mise en scène et la composition pour le cinéma. Claude Sautet a choisi pour vous, en vous engageant à 18 ans pour Les Choses de la Vie.

PS : En effet, mais j’avais écrit précédemment deux chansons pour Régine, que j’adore. Elle m’a porté chance. Je suis sorti du conservatoire à quatorze ans, j’ai pu entamer ainsi ma carrière très tôt. Le cinéma me passionnait et bien que la musique m’ait vu naître, je ne voyais pas où était le challenge. J’ai réalisé deux courts-métrages. Je pensais poursuivre et me lancer dans un long. Mais un soir Jean Bolvary m’a contacté pour m’annoncer qu’il produisait un film de Claude Sautet, Les Choses de la Vie, avec Michel Piccoli et Romy Schneider. Elle représentait encore Sissi pour moi. Je connaissais le livre originel, c’est un roman allégorique, inadaptable. J’ai pu lire un article le résumant dans une revue et c’est alors que j’ai perçu rapidement un climat et pris une feuille de papier.

 

Romy Schneider dans Les Choses de la Vie

Romy Schneider dans Les Choses de la Vie

Vers 19h30, Claude Sautet est venu me voir. Je lui ai d’ailleurs ouvert la porte en pyjama, il avait l’air amusé. J’ai préféré lui annoncer que j’avais dix ans de plus en précisant mon expérience sur les deux chansons pour Régine. Je lui ai donné mon avis sur ce projet car le pitch m’avait ému. J’ai joué au piano les huit ou dix mesures que j’avais écrites sur ce que je pensais être le climat du film. Un long silence a suivi. Puis il m’a confié : « Ce que vous venez de jouer, c’est exactement le climat que je veux. Mais ensuite le thème retombe, pourquoi ne l’avez-vous pas plutôt fait s’élever ? ». Le lendemain il m’a organisé une projection. Claude était un homme d’une douceur incroyable. Ses colères étaient réservées aux gens qu’il ne connaissait pas. Après la projection, je lui ai murmuré à quel point Romy Schneider était belle. Il en a eu les larmes aux yeux.

 

Je lui ai fait remarquer par ailleurs que l’accident de voiture arrivait de manière trop abrupte. L’émotion n’était pas assez préparée en amont pour le spectateur. Je lui ai demandé s’il n’avait pas, dans les rushes, des plans au ralenti sur lesquels nous pourrions ajouter une musique. En réalité, il les avait déjà tournées, Jean-Loup Dabadie les avait écrites. Mais au montage, il avait préféré les enlever. Depuis deux mois, il ne parvenait pas à prendre sa décision, et j’étais la première personne à lui confirmer de les garder. Il a contacté la monteuse, Jacqueline Thiédot, et nous avons réintégré les flashbacks. Il m’a ensuite avisé que j’avais un mois pour écrire la bande originale. Voilà comment j’ai composé Les Choses de la Vie à dix-huit ans.

 

Claude Sautet

Claude Sautet

CC : Votre carrière illustre votre fidélité envers des cinéastes d’univers très différents. Sont-ce les hommes ou leur cinéma que vous aimez ?

PS : C’est l’homme qui m’intéresse. Ferreri, par exemple, était comme mon père et j’avais l’âge de son fils. Je me trouvais à Rome lorsque j’ai découvert Liza dans son premier montage. J’ai eu un coup de foudre pour Marco, comme pour Claude [Sautet] ou Pierre [Granier-Deferre].

 

Georges [Lautner] était un homme extraordinaire. Pour La Valise, il m’a fait porter le scénario par Gaumont. Après l’avoir parcouru, le thème m’est venu immédiatement. Je lui ai joué au piano, il l’a trouvé formidable et il est reparti avec une cassette. Au cours du tournage, les pas de Mireille Darc ont été réglés sur ma musique. Mais lorsqu’il a fallu l’enregistrer, j’ai tenté de rejouer le score de la même manière, en vain. Finalement c’est la maquette qui fut conservée.

 

Georges Lautner

Georges Lautner

Pierre était un homme formidable de tendresse et de drôlerie. Lorsque j’ai travaillé sur Le Train, avec Romy, j’ai prévenu Pierre que je ne voulais pas voir le film, simplement venir sur le plateau, découvrir quelques images. J’ai enregistré ma musique à Rome, pendant dix jours avec 80 musiciens, sans avoir vu l’intégralité de l’œuvre. À l’écoute, il m’a avoué qu’il aurait dû le tourner différemment. Ce en quoi j’ai exprimé mon désaccord, car ma musique aurait alors été différente. Il y a toujours eu en moi ce metteur en scène en sommeil. J’ai toujours été influent sur les films, avec les réalisateurs, sur les scénarios et au montage. Mon envie d’être cinéaste toujours très présente, je donnais mes conseils assez humblement car j’avais affaire à des pointures du cinéma.

 

Lors de notre première rencontre, Téchiné ne m’a montré que les extraits de Souvenirs d’en France pour lesquels il existait la musique. Il avait utilisée celle du Train. Cela fonctionnait très bien, les images étaient formidables. Je lui ai proposé de concevoir un film avec un minimum d’argent et j’ai convaincu André Génoves de le produire. Mon frère [Alain Sarde, ndr] était son assistant à l’époque. Est né ainsi Barocco et j’ai composé par la suite tous ses autres films jusqu’à La Fille du RER.

 

Tess - poster

Tess – poster

CC : Outre votre travail de compositeur, vous avez eu le rôle artistique d’un producteur, comme votre frère finalement, chacun avec une casquette différente...

PS : Non, c’est une impression, la vérité est ailleurs. Claude Berri et Roman Polanski avaient choisi mon frère comme coproducteur de Tess et scellé l’accord sur une bouteille de champagne. Mais le projet a été mis en place sans lui. J’ai tenté plus tard de convaincre Claude de lui donner sa chance, il a refusé, pensant qu’il n’avait pas les épaules. Pourtant, il sait compter ! Claude a fini par accepter, tant que j’étais derrière. Après tout, c’était un peu mon rôle depuis Max et les Ferrailleurs. Je le dis humblement, j’ai produit artistiquement toutes les productions Sara Films. J’ai dû me battre avec tout le monde pour imposer Alain. À cette époque Téchiné devait mettre en scène Rendez-Vous, mais dépité, il me signale que mon frère l’a planté à la production. Je lui propose de prendre le relais. Mon père me le déconseille fortement en scandant que « si je produis ce projet en mon nom, je tue mon frère » : un choix cornélien. Pourtant, mon frère n’aimait pas le projet. Je l’ai donc sommé d’appeler Alain Terzian pour le prendre en charge. Résultat, Rendez-Vous a tellement fonctionné que ce dernier a pu s’acheter une maison à Sainte-Maxime !

 

CC : Vous écrivez des musiques majeures pour deux cinéastes mais dont vous ne suivrez pourtant pas la carrière : Roman Polanski (Le Locataire, Tess, Pirates), et Jean-Jacques Annaud (La Guerre du Feu, L’Ours)

PS : Notre relation avec Polanski fut très forte. Il a rapidement compris que je devais être à ses côtés durant toutes les étapes. Et puis, nous avions un ami commun, Gérard Brach, considéré comme un deuxième Polanski. Je me suis vraiment mis en danger pour Tess et Berri était pris à la gorge financièrement. Coppola lui a alors proposé de l’acquérir afin de le remonter à sa façon. Polanski m’a montré la liste des 17 coupes que voulait faire Coppola. Je l’ai incité à ne pas bouger ni à céder. Si Tess était raccourci, c’était signer sa mort car il ne se passait rien dans l’intrigue. C’était la raison pour laquelle il devait garder sa durée. Berri était furieux contre moi, il savait que j’étais à l’origine du refus. Puis, le film a été projeté au LA Times qui l’a adoré… Le démarrage de Pirates a été très difficile. Pierre Guffroy, décorateur de grand talent, avait construit un bateau qui ne pouvait pas prendre la mer. Polanski a failli quitter le tournage à plusieurs reprises car il s’était fâché par ailleurs avec Walter Matthau. J’ai dû faire des allers retours en Tunisie, où se déroulait le tournage, pour l’en empêcher. Il m’a donc fallu écrire une musique capable d’animer ce bateau qui ne bougeait dramatiquement pas. Après sa sortie en salles, il y eut une brusque rupture entre Polanski et moi. Nous étions pourtant inséparables. Mais nous avons cessé de nous voir, sans explication.

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