Nouveau Cirque - decor Chocolat de Roshdy Zem par Jérémie Duchier

Nouveau Cirque – décor Chocolat de Roshdy Zem par Jérémie Duchier

À l’occasion du Salon des Décors et des Lieux de Tournage du Paris Images Tradeshow (PITS) dont il est partenaire, CineChronicle s’est entretenu avec Jérémie Duchier, chef décorateur sur Chocolat de Roshdy Zem. Il est en effet à l’origine de la reconstitution soigneuse du Paris de la Belle Époque dans ce récit qui retrace le destin du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française. Jérémie Duchier nous fait ainsi part de ses méthodes de travail, de son regard sur l’évolution de son métier et de ses projets à venir.

 

 

 

Chocolat - affiche

Chocolat – affiche

CineChronicle : Vous retrouvez pour la seconde fois Roshdy Zem. Après Bodybuilder, fiction pure sur le culturisme, Chocolat est tiré d’une histoire vraie autour du cirque dans le Paris de la Belle Époque. Comment s’est déroulée cette nouvelle collaboration ensemble à travers vos intentions de décors et la composition de votre équipe, à partir du scénario ?

JD : La nature du travail était très différente et s’apparentait à une nouvelle et première collaboration avec Roshdy. En terme de méthodologie, les questions n’étaient plus du tout les mêmes ; l’univers narratif devait être beaucoup plus incarné, avec des décisions cruciales à prendre. Elles étaient plus transparentes sur Bodybuilder. La méthode de travail était également une grande nouveauté. Il a fallu élaborer une autre façon de faire du cinéma ; nous avons d’ailleurs travaillé avec des nouveaux outils. Je n’avais jamais eu recours à autant de dessins et de maquettes 3D alors que sur Bodybuilder, ce n’était que des croquis. La méthode était plus spontanée, sur le vif. Pour un film de l’ampleur de Chocolat, il est impossible de procéder de cette manière. L’équipe était aussi plus conséquente, 106 personnes. Sur le précédent, nous n’étions pas plus de dix.

 

Dessin Jérémie Duchier - Chocolat

Dessin Jérémie Duchier – Chocolat

CC : Vous avez eu six mois de temps pour trouver et créer les décors. Est-ce une durée suffisante pour partir en repérage, les trouver et établir vos choix de fabrication ? Sont-ils situés sur les lieux mêmes où s’est déroulée l’histoire ?

JD : Aucun choix n’a été facile pour les différents départements, notamment pour la régie. Nous sommes toujours dans une forme de compromis. Pour l’extérieur du Nouveau Cirque, je pensais utiliser celui du Conservatoire d’Art Dramatique de Paris, car nous avions filmé les scènes d’intérieur du Théâtre Antoine ; cela nous permettait d’avoir deux décors en un. Mais la régie m’a indiqué que c’était impossible car nous aurions été trop près de la rue du faubourg Poissonnière et de la nuisance sonore. Nous avons donc utilisé l’arrière de la Mairie du 14e ; l’aménagement était plus optimal pour exploiter au mieux le cadre. D’autre part, il est assez rare que les lieux de tournage soient les mêmes que ceux de l’histoire, notamment ici, car nous avons souvent triché. On souhaitait tourner les scènes du Théâtre Antoine sur les lieux mêmes car il existe toujours. Hélas, la salle est devenue trop moderne pour y tourner un film d’époque.

 

CC : Lorsque les lieux n’existent plus justement ou ne peuvent plus accueillir un tournage, quelles solutions trouvez-vous ?

JD : Pour l’extérieur du Nouveau Cirque, nous possédions seulement une carte postale et une gravure qui montraient à quoi il ressemblait au début du siècle dernier. Nous avons aussi puisé dans les livres. Nous l’avons ensuite recréé en essayant de rester le plus authentique possible tout en prenant des libertés propres à la fiction. Cependant, nous ne faisons qu’évoquer ce qui a été car nous serons toujours en dessous de la réalité. En somme, nous faisons moins pour évoquer plus.

 

Dessin Jérémie Duchier - Chocolat

Dessin Jérémie Duchier – Chocolat

CC : Comment s’est d’ailleurs déroulée votre collaboration avec le spécialiste des effets visuels (Hugues Namur), la costumière (Pascaline Chavanne) et le directeur de la photographie (Thomas Letellier) pour concevoir toute l’esthétique du film ?

JD : Ce fut une remise en question permanente et d’une manière souvent informelle. La moitié de mon travail consiste à communiquer avec les autres chefs de poste et à rabattre les cartes à chaque nouvelle information. On re-questionne sans cesse nos positions – les uns par rapport aux autres – afin d’élaborer un message commun et d’obtenir une esthétique commune. Mon rôle consiste ensuite à concrétiser toutes ces discussions pour que mon équipe puisse trouver les décors et les construire. Nous avons également soumis des idées à Roshdy car il ne pensait pas à tout. Cependant, il cherche des forces de proposition pour les faire sienne et grâce à notre rapport, il construit son film. Notre dilemme, en tant que chefs de poste, est bien sûr de ne pas concevoir notre propre film ; ce qui implique d’abandonner parfois des idées que l’on sait pourtant meilleures. Mais nous sommes là pour répondre aux objectifs du réalisateur, c’est son film. La cohérence de l’ensemble, c’est lui qui la tient.

 

Dessin Jérémie Duchier - Chocolat

Dessin Jérémie Duchier – Chocolat

CC : Roshdy Zem a conseillé à toute l’équipe de regarder certaines œuvres comme Barry Lyndon ou La Môme afin de plonger dans l’atmosphère des films d’époque. Quelles ont été vos sources d’inspiration et vos références visuelles pour reconstituer le Paris de la Belle Époque et tous ces décors, du cirque au théâtre ?

JD : Sur un projet comme celui-ci, les références cinématographiques restent une des premières manières d’échanger avec les autres composantes de l’équipe. Nous avons regardé de nombreux films. Notamment The Royal Affair avec Mads Mikkelsen, ou encore Louis Cyr, film québécois très abouti esthétiquement et qui, selon les producteurs, n’avait pas coûté beaucoup d’argent. Il représentait donc le parfait compromis entre l’ampleur de la production et la qualité à l’image. Des séries comme The Knick de Steven Soderbergh nous ont également aidé.

 

CC : Le tournage de Chocolat s’est déroulé en France, phénomène de plus en plus rare aujourd’hui pour des raisons d’économie budgétaire. Que pensez-vous justement de cette délocalisation des tournages qui offre un crédit d’impôt intéressant comprenant aussi un Tax-Shelter attractif qui permet l’exonération fiscale ?

JD : Je pense que c’est très dommageable pour nos corporations et nos métiers. C’est une aberration sur laquelle marche l’Europe ; elle donne les moyens pour un investisseur de gagner plus d’argent sur le dos de la masse salariale. À moyen terme, cela aboutit à l’appauvrissement des métiers, des ambitions et des résultats. Sur Chocolat, le graphisme des lettres que l’on trouve sur les décors de l’époque était très important. Or, la manière de travailler la lettre en décor aujourd’hui n’est pas satisfaisante ; il m’aurait fallu un peintre en lettres. Mais c’est un métier qui n’existe quasiment plus en France. Les films qui les utilisent ne s’y font plus ; donc certains métiers disparaissent et l’industrie s’appauvrit.

 

Dessin Jérémie Duchier - Chocolat

Dessin Jérémie Duchier – Chocolat

CC : Quels sont généralement les budgets alloués aux décors, et plus précisément sur Chocolat ? Pouvez-vous nous communiquer le tarif de base d’un chef décorateur, incluant la majoration ?

JD : En général, le devis de la déco représente environ 10% du devis de fabrication. Pour un film d’époque, c’est un peu plus car c’est toujours plus important, tout est sujet à être retravaillé ; ce qui nous amène à environ 12%. Ici, le budget s’élève à 1,4 million d’euros qui s’ajoute à un demi million pour les effets spéciaux, afin de compléter certaines constructions de décors par du numérique. Concernant les salaires, un chef déco gagne 2 500 euros par semaine pour 39 heures de travail hebdomadaire en préparation. Et en tournage, nous sommes autour de 2 800 euros par semaine pour 45 heures de travail hebdomadaire.

 

CC : En fonction de votre devis établi sur les décors, avez-vous été confronté à certaines contraintes d’autorisation par rapport à certains lieux à Paris et en régions ?

JD : Oui, dans la séquence où Chocolat arrive à Paris. Après avoir dépassé le Pont Alexandre III, il se retrouve rue Pierre Sémard au beau milieu des maraîchers. Nous avons investi le premier tiers de cette rue, en demandant l’autorisation à toutes les boutiques de transformer leurs devantures pour le tournage. Ils ont accepté, hormis un responsable d’un hôtel, situé en plein dans le champ, qui ne voulait rien entendre. Nous avons donc revu le découpage tout en essayant de masquer cet hôtel avec des éléments de décor.

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