Synopsis : À Sarcelles, au milieu des années 1990, Erika élève seule ses deux enfants : Abigaëlle et Yoni. Depuis toujours, Abigaëlle nourrit l’espoir que son père, qu’elle n’a jamais rencontré, pense à elle quelque part. Déterminée à le retrouver, elle entraîne peu à peu sa mère dans cette recherche qui, au fil des années, prend une place grandissante dans sa vie et dans celle de son entourage.
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Après son premier film Le Nouveau, Rudi Rosenberg revient avec Quelques mots d’amour, présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard. Un film d’une grande douceur, qui continue d’explorer l’adolescence, mais sans jamais se contenter de répéter ce que l’on a déjà vu. Ici, ce n’est pas le sujet qui surprend, mais la manière de le filmer : une mise en scène simple, presque invisible, mais redoutablement efficace, qui nous glisse doucement au cœur de cette famille attachante. Dès la première scène, le ton est donné. Abigaëlle (Nour Salam) n’a jamais connu son père, qui refuse obstinément de la reconnaître. Avec sa mère (Hafsia Herzi), elle décide d’aller le voir. Pas pour de l’argent ni pour des comptes à régler, comme elle le répète dans les lettres qu’elle lui envoie, mais simplement pour combler ce vide immense : un visage, et rien de plus. Elles frappent à sa porte, l’appellent depuis la rue, dérangent même la gardienne… mais en face, silence total. Son père, Antoine (Stephan Chargebœuf), fait semblant de ne pas être là. Et très vite, l’évidence s’impose. Abigaëlle ne cherche pas seulement un père, elle cherche une place dans le monde. Le film glisse alors vers une véritable quête identitaire. L’action se situe à Sarcelles, entre la fin des années 90 et le début des années 2000. Abigaëlle grandit avec cette absence qui, loin de s’estomper, prend de plus en plus de place. Elle s’y accroche presque malgré elle, au point d’en faire une obsession. Elle le cherche, le traque, parfois en cachette de sa mère. Comme si ce père absent conditionnait tout le reste, jusqu’à l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Cette absence rejaillit dans les détails du quotidien. Dans sa relation avec son demi-frère, Yoni (Mateo Danila) souvent faite de tensions diffuses, ou dans ces scènes plus anodines en apparence, mais qui laissent une trace : une réunion de famille où l’on oublie de lui remettre une enveloppe. Un geste minuscule, et pourtant si gros, qui l’a fait se sentir mise à l’écart, comme si elle n’appartenait pas vraiment à ce groupe.
Mais Quelques mots d’amour ne se limite pas à cette histoire d’adolescence . C’est aussi le portrait d’une mère qui tient debout comme elle peut, qui essaie de protéger ses enfants sans toujours y parvenir. Elle tente de préserver sa fille de la désillusion, tout en accompagnant son fils face au harcèlement scolaire. Rien n’est idéalisé, rien n’est simplifié. Le film ne cherche pas à embellir les relations familiales : elles restent traversées par des moments d’affection et de tension.
Et pourtant, il évite aussi soigneusement le piège du mélodrame. Pas de grand drame appuyé, pas de musique qui tire les larmes. Rosenberg préfère les scènes ordinaires, celles qui pourraient passer inaperçues : une dispute entre frère et sœur pour une chambre fouillée, une réconciliation maladroite entre amies. Des instants simples, presque banals, mais qui sonnent juste. Très juste. Les dialogues eux-mêmes participent à cette impression de vérité, notamment quand la mère, sous la colère, se met à mélanger ses mots sans parvenir à finir ses phrases. Les dialogues sont très proches de la façon dont on parle vraiment.
Cette justesse tient beaucoup aux acteurs. Hafsia Herzi (Histoires de la nuit) incarne avec finesse cette figure protectrice un peu débordée. Mais l’attention se porte vite sur les deux jeunes acteurs, d’autant plus marquants qu’ils ne sont pas professionnels. Nour Salam irradie. Elle bouillonne, elle explose, elle retient tout à la fois. Une adolescente traversée par trop d’émotions pour un seul corps. Mateo Danila, en petit frère, apporte une énergie presque comique, toujours dans l’observation, toujours prêt à piquer là où ça fait rire. Il capte l’attention sans en avoir l’air.
Et justement, la vraie surprise est peut-être là, dans son humour. Alors qu’on ne s’attend pas forcément à rire autant en allant voir un drame intimiste, Quelques mots d’amour fait souvent rire. Certaines scènes déclenchent de vrais éclats dans la salle. Parfois même dans la salle entière. Cet humour vient souvent des personnages secondaires délicieusement décalés : le psychologue de la mère et ses explications un peu maladroites sur les “daddy issues”, ou ce couple d’amis qui fonctionne en miroir, répétant les phrases de l’autre. Ces présences allègent le récit sans jamais le déséquilibrer.
Tout cela donne un film vivant, habité et profondément humain. Quelques mots d’amour ne cherche jamais à impressionner, il est au plus près des personnages. C’est peut-être là sa force, cette impression discrète d’avoir partagé un morceau de vie. Au fond, il rappelle une évidence qu’on oublie trop souvent : dire aux autres qu’on les aime peut tout changer.
Emma Pauchont
- QUELQUES MOTS D’AMOUR
- Sortie salles : 28 octobre 2026
- Réalisation : Rudi Rosenberg
- Avec : Hafsia Herzi, Nour Salam, Ella Bedoucha, Mateo Danila, Aïdan Djouadi, Stephan Chargebœuf, Eden Sarfati, Paulette Chetrit, Jacques Sebban, Jean-Pierre Lahmi
- Scénario : Rudi Rosenberg, Bruno Tracq
- Production : Hugo Sélignac
- Photographie : Éric Dumont
- Montage : Delphine Genest, Bruno Tracq
- Décors : Pascaline Feutry-Carassic
- Costumes : Muriel Dantard
- Musique : Yom, Chapelier Fou
- Distribution : Ad Vitam
- Durée : 1 h 37


