Résumé : « Tous les journalistes sont des menteurs et des putes », rappelle Manchette en conclusion des chroniques de cinéma hebdomadaires qu’il publia dans Charlie hebdo de 1979 à 1982. Rien d’étonnant donc à ce que ses textes – virulents, érudits, ludiques et caustiques – ne ressemblent en rien à des critiques culturelles à visée promotionnelle.Partant de la devise situationniste que « l’Art est mort » et que le chant du cygne du cinéma fut déjà atteint avec Citizen Kane, Manchette ne dénigre pas pour autant de nouveaux réalisateurs prometteurs (Spielberg, Fassbinder, Carpenter…), voire de gouleyantes séries B. C’est néanmoins à travers ses analyses passionnées de classiques (Lang, Hitchcock, Cassavetes…) qu’il délivre toute la lucidité érudite de son regard sur l’objet cinématographique, vu comme « reflet de notre temps ». Quant à ses détestations, elles donnent lieu à de jubilatoires massacres en règle où l’humour féroce de l’auteur se laisse libre cours (au point de réintituler un temps sa chronique « L’aveugle au pistolet »). On n’avait jamais lu de telles chroniques littéraires et « vagabondes » de cinéma (on y parle en effet aussi de livres ou de critique sociale), drôles et profondes, où le plaisir d’écriture d’un grand styliste se mêle à l’amour intime de son sujet, pour le plus grand bonheur du lecteur.

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Les yeux de la Momie

Les yeux de la Momie

Connaissez-vous Jean-Patrick Manchette ? Entre 1979 et 1981, cet écrivain (Ô dingos, ô châteaux ! ; Le Petit Bleu de la côte ouest ; La Position du tireur couché…), scénariste (La Peur et l’Amour ; Nada ; La Crime…), et traducteur (de nombreux romans mais aussi du comic Watchmen), officia au sein de la rédaction de Charlie hebdo en qualité de critique de cinéma. L’anthologie de sa chronique baptisée « Les Yeux de la momie », publiée pour la première fois en 1997 chez Rivages, bénéficie aujourd’hui d’une seconde édition qui rappelle la richesse de sa plume. Entre nouveautés et films du patrimoine, littérature et Septième art, le critique défend un cinéma éclectique, cinéphile et populaire, de genre ou d’auteur (l’un s’accordant souvent à l’autre). De nombreux acteurs et cinéastes (Bogart, Belmondo, Nicholson, Newman, Hitchcock, Eastwood, Capra, Cassavetes, Scorsese, Hawks, Lang, Pialat, Ray (Nicholas et Satyajit), Vecchiali, Schlöndorff, Zulawski, Wilder, Wajda, entre autres) traversent les pages de ce recueil, constituant tour à tour le sujet des articles ou des moyens pour nourrir des débats de fond concernant la politique, la société, la culture. L’Art dans la cité, sous toutes ses formes. Dans sa préface, le dessinateur Gébé souligne la cohérence de cet ensemble déterminé par une pensée proche d’une philosophie. Il est vrai qu’au creux des lignes s’affirme constamment un désir d’émancipation. Manchette assume ses choix qu’il énonce et dénonce dans le même temps, ne craignant ni les paradoxes ni les polémiques. Son apparente désinvolture est un leurre, une mise à distance calculée et nécessaire à la préservation de sa franchise (d’écrire et de penser). Spectateur vagabond, le critique n’en est pas moins un cinéphile assidu, ponctuant ses textes de nombreuses références qui assurent de ses profondes connaissances en la matière.

 

Sur ce point, Les Nouvelles Éditions Wombat ont eu la bonne idée de reproduire ses « 57 notes sur le cinéma » extraites de son ouvrage Journal paru en 1978. À la manière des premiers critiques de cinéma, Manchette y consolide les assises théoriques de son goût pour le Septième art. Nul dogmatisme ici, mais une perception kaléidoscopique des images en mouvement qui s’articule autour des courants de pensée post-marxiste et situationniste. Seconde initiative de la maison d’édition qu’il faut souligner : la présence d’un index des noms et des films qui permet de tracer son propre parcours au sein de ce recueil aussi dense que protéiforme.

 

Parmi les nombreuses qualités des articles de Manchette, le plaisir de constater que son sens du débat n’a rien perdu de sa pertinence. Ainsi de son article « Womanpower » rédigé en 1979 dans lequel Polanski est décrit comme un « féministe » non « dénué de brutalité », faisant passer la condition de ses héroïnes bien au-dessus des activités de ses protagonistes masculins, relégués au rang de personnages secondaires, voire de figurants. Si Manchette a disparu, son encre, elle, ne semble pas avoir encore séché.

 

 

 

  • LES YEUX DE LA MOMIE. L’INTÉGRALE DES CHRONIQUES DE CINÉMA
  • Auteur : Jean-Patrick Manchette (préface de Gébé)
  • Éditions : Nouvelles Éditions Wombat
  • Collection : Les Intempestifs
  • Date de réédition : 28 mai 2020
  • Première parution : en 1997 aux éditions Rivages
  • Langues : Français uniquement
  • Tarif : 496 pages
  • Tarif : 25 €

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