Yi Yi de Edward Yang

Yi Yi (2000) de Edward Yang

À la croisée de l’intime et du politique, du bavardage urbain et du silence intérieur, Edward Yang a filmé comme nul autre la solitude moderne et les tensions invisibles qui traversent les sociétés contemporaines. Son œuvre, rare et essentielle, bénéficie aujourd’hui d’une double rétrospective française.

 

 

 

C’est un retour rare, précieux, et méditatif : le Festival de La Rochelle Cinéma (du 27 juin au 5 juillet 2025) et la Cinémathèque française (du 9 au 17 juillet) consacrent une rétrospective intégrale à Edward Yang, grande figure du Nouveau Cinéma taïwanais. L’occasion de redécouvrir, sur grand écran, une œuvre rare et lucide, qui ausculte avec une précision presque chirurgicale les fissures morales des sociétés modernes.

 

Né à Shanghai en 1947, exilé très jeune à Taïwan, Edward Yang suit une formation d’ingénieur aux États-Unis avant de revenir à sa passion d’origine : le cinéma. Fasciné par Werner Herzog, formé au contact de la Nouvelle Vague et des grands récits modernes, il réinvente dans les années 1980, aux côtés de Hou Hsiao-hsien, un langage cinématographique ancré dans l’urbain, le quotidien et le chaos contemporain.

 

La rétrospective permet de redécouvrir trois piliers de son cinéma : Confusion chez Confucius (1994), Mahjong (1996) et Yi Yi (2000). Trois films, trois époques, une même question : que reste-t-il de l’individu dans un monde saturé de langage, d’images et de simulacres ?

 

Confusion chez Confucius de Edward Yang

Confusion chez Confucius (1994) de Edward Yang

 

Confusion chez Confucius : satire brillante d’une élite désorientée

 

Dans le Taipei intellectuel des années 1990, un écrivain tente de naviguer entre carrière littéraire, intrigues éditoriales et amours compliquées. Le verbe fuse, les dialogues claquent, les apparences dominent. Sous ses airs de comédie vive, Edward Yang construit un véritable « théâtre du langage », comme l’analyse Jean-Michel Frodon dans son ouvrage Le cinéma d’Edward Yang, paru le 24 juin (Éd. Carlotta). La parole y devient symptôme d’une confusion morale et d’une perte de repères.

 

La figure de Confucius plane : sa pensée, fondée sur la continuité entre sphère publique et sphère intime, y est retournée comme un gant. Car dans ce monde où sentiments et intérêts financiers se mêlent sans distinction, la tradition ne joue plus son rôle de boussole. « Les sentiments sont aussi une forme d’investissement », entend-on dans le film.

 

Mahjong de Edward Yang

Mahjong (1996) de Edward Yang

 

Mahjong : le chaos marchand à l’ère globalisée

 

Avec Mahjong, Yang radicalise sa critique. Dans une Taipei déréglée, polyglotte, saturée de combines, un jeune homme riche mais perdu dérive entre identités fragmentées, affects évanescents et rêves de fuite. Virginie Ledoyen incarne une adolescente française paumée, alter ego occidental dans ce cauchemar postmoderne. Comme le souligne Olivier Assayas, la rencontre du cinéaste taïwanais et de l’actrice française est le fruit d’un hasard festivalier, devenu projet de film international : un geste rare dans la Nouvelle Vague taïwanaise.

 

Ce personnage de Marthe, étranger affectif au cœur du chaos, sert de miroir au spectateur. Sa sincérité et son décalage soulignent le cynisme ambiant. Chez Yang, l’économie contamine tout : les corps, les sentiments, les stratégies. Mahjong est une farce noire, souvent burlesque, parfois vertigineuse, qui pousse son art jusqu’à l’éclatement.

 

Yi Yi de Edward Yang

Yi Yi (2000) de Edward Yang

 

Yi Yi : le monde vu à hauteur d’enfant

 

Clôture magistrale d’une œuvre trop brève, Yi Yi adopte une toute autre respiration. Le rythme se pose, la mise en scène s’épure, et c’est par le regard d’un jeune garçon que l’on redécouvre le monde. Chronique familiale en apparence, le film devient méditation sur le temps, la mémoire, les non-dits et les regrets. À travers le père, la mère, la fille et le fils, Yang déploie toute une société silencieusement en crise.

 

Récompensé à Cannes en 2000 (Prix de la mise en scène), le film est largement diffusé à l’étranger mais jamais sorti à Taipei. Ironie du sort pour un cinéaste qui n’a cessé de scruter les paradoxes de son pays. Avec Yi Yi, Edward Yang rejoint les grands noms du cinéma mondial.

 

Confusion chez Confucius de Edward Yang

Confusion chez Confucius (1994) d’Edward Yang

 

Une rétrospective pour voir et revoir

 

Ce qui relie ces trois films, au-delà de la ville de Taipei et des mutations sociales, c’est une même interrogation : comment vivre ? Entre parole et silence, conformisme et lucidité, chaos et mémoire. Yang filme l’émergence fragile d’une vérité intime dans un monde débordé par le bruit. Cinéaste de l’inquiétude moderne, il oppose au désordre une forme de patience, d’attention, de regard.

 

La rétrospective propose sept longs-métrages à La Rochelle, dont Confusion chez Confucius et Mahjong, inédits en France, restaurés par le Taiwan Film & Audiovisual Institute. La Cinémathèque française prolongera l’événement avec huit projections, du premier film collectif In Our Time à Yi Yi.

 

Parmi les temps forts :

  1. 9 juillet : Mahjong présenté par Virginie Ledoyen
  2. 10 juillet : Confusion chez Confucius, échange avec Wafa Ghermani et Juliette Armantier
  3. 12 juillet : Yi Yi, projection suivie d’un dialogue avec Jean-Michel Frodon

 

Edward Yang est mort en 2007, à 59 ans. Il laisse une œuvre rare, lucide, toujours contemporaine. Ce double hommage invite à la redécouverte d’un regard essentiel : celui d’un cinéaste qui, sans fracas, nous tend un miroir. Un miroir sans tain, où chacun est libre d’entrevoir ce qui l’inquiète ou le bouleverse.

 

Anne-Gaëlle David

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