Le réalisateur malien Souleymane Cissé, pionnier du cinéma africain, artiste engagé récompensé à Cannes en 1987 pour Yeelen, est décédé mercredi 19 février.
C’est sa fille, Mariam Cissé, qui a annoncé la mort de son père à la clinique de Bamako : « Nous sommes sous le choc. Il a consacré toute sa vie à son pays, au cinéma et à l’art. »
Souleymane Cissé est né en 1940, à Bamako, au Mali. Son lien avec le cinéma commence très tôt. Il le révélait lui-même dans le documentaire Hommage d’une fille à son père (2022) : « Quand j’avais 5 ans, je pleurais pour que mon grand-frère m’emmène au cinéma. Ce qu’il a fait. Cela a été un déclic. »
Après des études à Dakar, au Sénégal, il revient au Mali en 1960, au moment de l’indépendance du pays. Engagé, il adhère à des mouvements de jeunesse et projette des films à la Maison des Jeunes de Bamako.
En 1961, l’un d’entre eux, à propos de l’assassinat de Patrice Lumumba, une importante figure de l’indépendance du Congo belge, le marque profondément. C’est à ce moment que son amour pour le cinéma devient une vocation.
Souleymane Cissé s’envole pour Moscou en 1963 à la suite de l’obtention d’une bourse lui permettant de suivre une formation de projectionniste et d’intégrer par la suite l’Institut National de la Cinématographie de l’URSS. Le réalisateur l’avoue lui-même : « Si je n’avais pas appris ce métier à Moscou, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. » Il met en scène plusieurs courts-métrages et veut faire de même dans son propre pays, où, de façon similaire à l’URSS, les moyens sont limités et la situation politique tendue.
De retour au Mali en 1970, il devient cameraman-reporter pour le Ministère de l’Information. Cette expérience lui permet de parcourir le pays et d’affiner son regard cinématographique à travers plusieurs documentaires.
Après un premier moyen-métrage Cinq Jours d’une Vie en 1971, il s’attaque à un premier long-métrage en 1975, en langue bambara (ce qui n’avait jamais été fait auparavant) : Den Muso (La Jeune Fille). L’histoire suit une jeune Malienne muette, victime d’un viol, qui tombe enceinte et se voit rejetée par sa famille. Le réalisateur explique : « J’ai voulu mon héroïne muette pour symboliser une évidence : chez nous, les femmes n’ont pas la parole. » Le film, jugé subversif par le gouvernement, est interdit et Souleymane Cissé est emprisonné sous prétexte d’une coopération française.
Cela ne l’arrête pas pour autant. Cissé reprend sa caméra et sort un second film tout aussi engagé en 1978, Baara (Le Travail), sur les conditions de travail au Mali et la corruption du patronat. En 1982, Finyè (Le Vent), continue de traiter des problématiques contemporaines au Mali, abordant la révolte des étudiants maliens face aux militaires. Les deux œuvres sont récompensées par l’Étalon d’or du Yennenga, la plus haute récompense du Fespaco, plus grand festival de cinéma africain.
C’est cependant en 1987 que le réalisateur accède à une renommée internationale, avec son long-métrage Yeelen (La Lumière). Tourné sur plusieurs années et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, Yeelen explore les traditions bambara et le passage à l’âge adulte. Ce film marque une avancée majeure pour le cinéma africain en remportant le Prix du Jury à Cannes.
Par la suite, Souleymane Cissé ne réalise que trois longs-métrages supplémentaires : Waati (Le Temps), en 1995, qui traite de l’apartheid en Afrique du Sud ; Min Yé, en 2009, abordant la polygamie ; et enfin O Ka, en 2013, consacré à une artiste de Bamako.
Si le metteur en scène tourne moins à la fin de sa carrière, il n’en reste pas moins un grand avocat du cinéma africain, militant pour son développement : « Dans nos pays, tant que la culture ne sera pas à sa place, on ne bougera pas. Les pays les plus développés l’ont compris et c’est pour cela qu’ils n’ont jamais lâché leur industrie culturelle. […] Il faut que le cinéma bouge d’abord à l’intérieur du continent pour pouvoir ensuite s’exporter. »
En 2023, sa carrière est couronnée par un Carrosse d’Or lors de la Quinzaine des Réalisateurs, prouvant que les œuvres de Souleymane Cissé continueront de marquer un continent et bien au-delà.
Florian Boulland




