Série / Pluribus : critique

Publié par CineChronicle le 3 janvier 2026

Synopsis : Carol Sturka est une romancière de Fantasy à succès vivant dans l’État du Nouveau Mexique, aux États-Unis. Lorsqu’un virus mystérieux se propage sur la Terre, Carol semble la seule immunisée contre ses effets.

♥♥♥♥♥

 

Pluribus - affiche

Pluribus – affiche

Vince Gilligan, créateur de la mythique franchise Breaking Bad, composée de deux séries et d’un film, nous entraîne cette fois dans l’univers de la science-fiction avec Pluribus, sans renier cet ancrage dans le réel, proche de ses personnages, qui fait la force de son travail. Ici plus d’avocats véreux ou de futurs barons de la drogue, la série se concentre sur Carol Sturka, romancière de fantasy à succès qui se retrouve parmi les rares survivants non affectés par une invasion extraterrestre. En effet, en quelques heures, l’humanité entière se retrouve connectée au sein d’une conscience collective, dans une forme de symbiose pacifique et heureuse. Au sein de cette “ruche”, plus de classe sociale, de notion de propriété, de crimes et de guerres : le travail est partagé et les ressources mondiales mises en commun sont redistribuées équitablement. Carol, immunisée contre les effets de cette transmission, refuse cette nouvelle réalité, voyant les “Autres” comme des êtres vidés de leur individualité et surtout face à leur volonté pacifique d’en faire une des leurs. Ayant débuté sur la série X-Files, pour lequel il aura écrit trente épisodes en plus d’avoir co-créé la série spinoff The Lone Gunmen (2001), Vince Gilligan nous offre une œuvre singulière, mêlant science-fiction, comédie et drame à la perfection. Après un premier épisode réussi, qui se concentre davantage sur l’aspect scientifique et mettant en scène la propagation de l’épidémie, la série prend un autre virage à partir du deuxième épisode, nous plongeant dans le quotidien de Carol dans ce nouveau monde. Avec toujours pour toile de fond les paysages arides du Nouveau-Mexique, qu’il utilise pour marquer l’isolement de Carol face aux “Autres”, sa préoccupation principale reste ses protagonistes et leurs évolutions.

 

Rhea Seehorn et Karolina Wydra - Pluribus

Rhea Seehorn et Karolina Wydra – Pluribus / Crédits Apple TV+

 

Habitué à faire briller des personnages secondaires de ses précédents projets, comme il l’a fait avec Bob Odenkirk sur Better Call Saul, il concentre son récit sur Rhea Seehorn, qui crève l’écran dans Pluribus. Tout en justesse, elle va d’abord nous apparaître distante et méprisante avec son entourage et ses lecteurs. Ne considérant pas ses romans comme de la grande littérature, elle se désespère de valoir plus et rejette ceux qui l’entourent. Lorsque l’épidémie débute, elle rejette catégoriquement toute forme d’assimilation et se place en sauveuse du monde. Mais au fur et à mesure des rencontres, notamment avec Zosia (Karolina Wydra), elle fissure son armure pour laisser entrevoir une personne sensible qui recherche avant tout l’amour et la reconnaissance des autres.

 

C’est là l’une des grandes forces de Pluribus : faire naître chez le spectateur des émotions contradictoires durant les neuf épisodes, tout en proposant plusieurs niveaux de lecture. En premier lieu, l’épidémie apparaît comme une bénédiction écologique et sociale : mutualisation des ressources alimentaires, extinction des lumières urbaines inutiles, respect absolu du vivant. Les « Autres » ne peuvent ni chasser ni tuer, ce qui renforce notre empathie à leur égard.

 

Mais cette pensée collective, fondée sur une positivité permanente, finit par révéler une autre facette, plus inquiétante. Bien qu’ils détiennent l’ensemble du savoir humain, les « Autres » semblent déshumanisés : privés d’émotions authentiques et de liberté de pensée, ils apparaissent comme des coquilles vides. Pluribus interroge ainsi frontalement les dangers d’une assimilation totale et d’une uniformisation idéologique imposée, même sous couvert de bienveillance.

 

Rhea Seehorn - Pluribus

Rhea Seehorn – Pluribus / Crédit Apple TV+

 

On retrouve également la notion de privilège et de racisme entre Carol et ses compatriotes immunisés. Elle vit dans les pays occidentaux du Nord, tandis que les autres immunisés sont issus des pays du Sud. La fracture géopolitique et sociale se fait ressentir à chacune de leurs rencontres. Ces derniers vivent plutôt bien ces changements, y voyant un moyen de s’élever socialement comme Koumba Diabaté (Samba Schutte), ou de vivre en harmonie avec ses proches comme Laxmi (Menik Gooneratne). À l’inverse, Carol rejette cette nouvelle organisation. Son comportement engendre des dommages collatéraux, révélant une forme de caprice et de contradiction. Une scène emblématique la montre exiger le remplissage d’un hypermarché sous prétexte de vouloir cuisiner seule, pour finalement se rabattre sur un plat préparé, illustrant son incapacité à renoncer à ses privilèges malgré son discours de résistance.

 

Pluribus reste toutefois une œuvre de science fiction dans laquelle Gilligan arrive à garder une part de mystère qui rend les épisodes passionnants. L’épidémie étant traitée dès le début, ce mystère va tourner autour des “Autres”, de leur origine et de leur volonté réelle. Car au-delà des sourires apparents et de leur amour profond pour ces immunisés, leurs objectifs se révèlent peu à peu au cours de la série, tout autant que leur manipulation, notamment dans les premières minutes du dernier épisode.

 

Gilligan renforce cette tension par une mise en scène épurée, utilisant silences prolongés et gros plans sur des espaces vides pour transmettre au spectateur l’inconfort et la paranoïa ressentis par Carol. Le contrôle permanent, exercé par les « Autres », est également suggéré par des choix de cadrage subtils : caméras placées dans des coffres ou sur des meubles, rappelant une surveillance omniprésente. Le plan d’ouverture de l’épisode 2, montrant Zosia passer de nettoyeuse de rue à conductrice de scooter, puis pilote d’avion, illustre avec une grande efficacité cette conscience collective et la redistribution instantanée des rôles au sein de la société. De nombreux plans marquants composent le récit et chaque épisode se révèle être une œuvre en soi. 

 

Pluribus s’impose ainsi comme une œuvre de science-fiction minimaliste et ambitieuse. En questionnant la notion de libre arbitre, le confort des privilèges et les dérives potentielles d’une utopie collective, Vince Gilligan livre une série aussi fascinante qu’inconfortable. À travers le parcours chaotique de Carol Sturka, le récit nous confronte à une interrogation essentielle : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour préserver notre individualité, et à quel prix ? Un projet dense, exigeant et résolument marquant, qui confirme une fois de plus le talent de son créateur.

 

Florian Rouaud

 

 

 

  • PLURIBUS
  • Sortie : depuis le 7 novembre 2025
  • Plateforme / Chaîne : Apple TV+
  • Création : Vince Gilligan
  • Scénario : Vera Blasi, Jenn Carroll, Vince Gilligan, Jonny Gomez, Ariel Levine, Gordon Smith et Alison Tatlock
  • Réalisation : Adam Bernstein, Melissa Bernstein, Zetna Fuentes, Vince Gilligan, Gandja Monteiro et Gordon Smith
  • Production : Jenn Carroll et Chris Smirnoff
  • Avec : Rhea Seehorn, Karolina Wydra, Carlos-Manuel Vesga, Miriam Shor, Samba Schutte, Peter Bergman, Karan Soni, Jeff Hiller, Menik Gooneratne, Soledad Campos, Anna Mhairi, Max Reeves, Rayaan Kamal Khan, Olivia Rouyre, John Cena
  • Durée : 9 épisodes de 40 à 60 min

 

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