Série/ Better Call Saul (saison 1): critique

Publié par Guillaume Ménard le 6 mai 2015

Synopsis : Six ans avant de croiser le chemin de Walter White, Saul Goodman, connu sous le nom de Jimmy McGill, est un avocat qui peine à joindre les deux bouts, à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Pour boucler ses fins de mois, il n’aura d’autres choix que se livrer à quelques petites escroqueries. Chemin faisant, il va faire des rencontres qui vont se révéler déterminantes dans son parcours : Nacho Varga, ou encore Mike Ehrmantraut, un criminel spécialisé dans le « nettoyage », qui deviendra son futur homme de main.

 

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Better Call Saul - affiche

Better Call Saul – affiche

Il aura fallu attendre à peine deux ans avant de replonger dans l’univers de Breaking Bad. Forte du succès du légendaire criminel chimiste, AMC a décidé de créer un spin-off axé sur le personnage de l’avocat véreux, Saul Goodman (Bob Odenkirk). Le défenseur de Walter White devient donc le rôle principal de la série Better Call Saul, titre ironique basé sur la publicité de ses services. La question était sur toutes les lèvres : une série dérivée était-elle vraiment nécessaire ? La légitimité de l’histoire de ce personnage, au départ secondaire, avait de quoi interroger. Pourtant, le duo gagnant Vince Gilligan/Peter Gould a rassuré tout le monde. Le créateur original prouve dès l’épisode-pilote qu’il a bel et bien une histoire à raconter. Malgré les dires de la chaîne qui se targuait de présenter son nouveau-né comme une série « à part », il est pourtant nécessaire d’avoir vu Breaking Bad pour apprécier pleinement le spectacle. Sa principale caractéristique est sa temporalité vertigineuse, l’action se déroulant avant et après la rencontre de l’homme de justice avec Heinsenberg. Le premier épisode s’ouvre sur une scène monochrome, qui nous présente Saul, converti en employé de café, flanqué d’une moustache. L’action se situe après la fin des aventures de Walter et Jesse, qui avait laissé en plan le personnage en fuite, tentant de se reconstruire une vie suites aux évènements que l’on connaît. Ici, l’ancien avocat est bercé dans un climat paranoïaque, où il s’attend à voir débarquer une menace à chaque ouverture de la porte. Le noir et blanc est ironique et brise la règle du flashback en étant utilisé pour un flashforward. L’introduction terminée, le téléspectateur est projeté dans le temps, six ans avant Breaking Bad. On y découvre un homme irrespecté dans un cabinet d’avocats, qui tente déjà d’innocenter des coupables indéfendables. Saul s’appelle en réalité Jimmy McGill et ne recule devant rien, en choisissant même la voie de l’arnaque pour trouver plus de clients.

 

Bob Odenkirk dans Better Call Saul sur AMC

Bob Odenkirk dans Better Call Saul sur AMC

 

Là où l’on s’attendait à découvrir une intrigue plus légère que dans la série-mère, Better Call Saul provoque la surprise avec un personnage beaucoup plus tourmenté qu’il n’y paraît. Vince Gilligan aime les vrais perdants, les victimes. Mais il aime davantage les transformer en hommes de pouvoir. C’est tout l’intérêt de cette première saison centrée sur un individu acculé, qui décide de reprendre sa vie en main par des moyens pernicieux. Dès l’épisode-pilote, on retrouve Mike Ehrmantraut (le parfait et trop rare Jonathan Banks) qui, après sa carrière de policier et avant sa fonction d’homme de main, est un simple gardien de parking. Tout se joue autour de ce retour en arrière multipliant les clins d’œil et les sous-entendus, dont le téléspectateur saisit toute l’ironie. Connaître l’issue de certains personnages ne signifie cependant pas être à l’abri de surprises. Car les origines des protagonistes se révèlent fascinantes pour celui qui croyait tout savoir sur la mythologie.

 

Si le premier enjeu des épisodes est bien la carrière de Jimmy/Saul, l’intrigue évolue de plus en plus vers le drame familial. On apprend que l’escroc a un frère avocat, Chuck (Michael McKean), qui souffre d’une maladie imaginaire l’empêchant de s’approcher des nouvelles technologies. Coupé du monde extérieur, il vit reclus dans sa maison, plongé dans le noir. Si on rit beaucoup pendant les quatre premiers épisodes, la suite prend une tournure beaucoup plus sombre. Jimmy émeut dans sa relation avec son frère, qu’il tente d’aider par tous les moyens. L’épisode 5 atteint un sommet de narration, en s’intéressant au passé trouble de Mike. Quarante-deux minutes maîtrisées de long en large, qui n’ont rien à envier à celles de Breaking Bad. Les dialogues (et les fameux monologues de Mike) font mouche à chaque fois et réveillent l’addiction à la série, qui sommeillait jusque-là.

 

Bob Odenkirk et Michael McKean dans Better Call Saul sur AMC

Bob Odenkirk et Michael McKean dans Better Call Saul sur AMC

 

À partir de ce clivage, les épisodes montent en gradation constante, marqués par des flashbacks récurrents qui remontent jusqu’au passé d’arnaqueur de Jimmy, bien avant celui d’avocat. La spirale temporelle emporte tout sur son passage, y compris le public, transporté avec plaisir. Le génie de l’écriture apporte une compréhension limpide du récit et des différentes temporalités soumises à une rigueur implacable. Ces retours constituent la base même de l’histoire et la servent en introduisant constamment des analogies qui renvoient au temps « présent ». Ainsi, un flashback sur les origines de Mike éclaire davantage que tous les non-dits réunis. Cette dynamique, pourtant connue, réinvente le genre car elle crée une aventure morcelée, complètement éclatée en puzzle, récupérant les aboutissants narratifs dans le passé et le futur. Cette danse temporelle, déjà amorcée dans Breaking Bad, fait donc ici office de règle. Impossible de s’ennuyer une seconde avec ce rythme aussi trépidant.

 

La mise en scène est un autre point fort, car elle arrive à faire revenir le téléspectateur dans le même Albuquerque que celui du show original. Tout respire le même air, la même ambiance : de la surexposition de la lumière aux reflets jaunes et verts, jusqu’au montage effréné qui multiplie les plans de la circulation en accéléré. On a l’impression qu’à chaque coin de rue, il est possible de croiser Walter White tant le monde que l’on connait est parfaitement retranscrit. Le découpage présente la même audace dans ses choix d’angles et d’axes de caméra. Les contre-plongées sont dantesques, les plans aériens démentiels, les cadres à l’épaule épiques. On assiste à une vraie leçon de cinéma à la télévision, et les épisodes filent donc à toute vitesse. Si la première salve laissait présager une intrigue purement criminelle (avec un caméo surprenant d’un personnage familier), la seconde moitié de la saison explore les liens familiaux : l’envol de Jimmy hors du cabinet, la lutte contre son dirigeant Howard Hamlin (Patrick Fabian), sa relation nébuleuse avec la jolie Kim Wexler (Rhea Seehorn) et les débuts de Mike en tant qu’homme de main.

 

Bob Odenkirk et Jonathan Banks dans Better Call Saul sur AMC

Bob Odenkirk et Jonathan Banks dans Better Call Saul sur AMC

 

C’est toujours le surdoué Dave Porter qui compose la bande originale, avec des thèmes funky ou cartoonesques qui évoquent l’excentricité de Jimmy. On découvre aussi des morceaux plus sombres, immergés dans les basses qui nous plongent dans sa torpeur. Le générique arbore la même bannière que Breaking Bad, celle de la simplicité. Brut, bref et concis, le visuel aux couleurs modifiées et saturées est balancé par un riff de guitare qui cerne bien le personnage principal. La typographie du titre minimaliste fait apparaître la balance, aussi déséquilibrée que la notion de justice dans la série. Le tout fait penser aux années 90 et exhibe une nonchalance singulière. Pourtant cette désinvolture tant vantée, est contredite dans les deux derniers épisodes, avec un twist redoutable qui se retourne contre Jimmy l’exposant à sa condition pathétique.

 

Bob Odenkirk excelle dans un final mémorable, et plus particulièrement durant une scène fantastique. Pendant près de quatre minutes, on assiste à un monologue éloquent du personnage qui démontre encore une fois un savoir-faire indéniable de jeu d’acteur. Le reste du casting est au même niveau, avec Michael Mckean et Jonathan Banks tout en nuances, capables d’aller sur des terrains émotionnels dichotomiques. Quatre millions de téléspectateurs en moyenne par épisode les ont suivi religieusement. Pour le pilote, le record d’audience a été battu pour une nouvelle série avec 6,8 millions. AMC a donc déjà commandé une deuxième saison pour l’année prochaine. L’attente était donc justifiée pour Better Call Saul, qui s’affirme comme une fable existentialiste excentrique. Un pari réussi qui, en plus d’être légitime, parvient à s’affranchir de son aîné en se forgeant sa propre identité. Une balance tiraillée entre le bien et le mal par les tourments et les aspirations de son anti-héros, qui n’a donc pas besoin de Walter White pour exister.

 

 

 

  • Série américaine BETTER CALL SAUL diffusée du 8 février au 6 avril 2015 sur AMC.
  • Créateurs : Vince Gilligan et Peter Gould.
  • Avec : Bob Odenkirk, Jonathan Banks, Rhea Seehorn, Patrick Fabian, Michael McKean, Michael Mando…
  • Producteurs: Diane Mercer, Bob Odenkirk, Nina Jack, Melissa Bernstein, Vince Gilligan, Peter Gould, Mark Johnson, Gennifer Hutchinson
  • Musique : Dave Porter
  • Photographie : Arthur Albert
  • Première Saison de 10 épisodes 45 minutes.
  • La série est diffusée en France sur Netflix depuis le 9 février 2015.

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Source: CBO Box office

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