Série / Better Call Saul (saisons 1 à 5) : critique

Publié par Joanna Wadel le 29 avril 2020

Synopsis : Six ans avant de croiser le chemin de Walter White, Saul Goodman, connu sous le nom de Jimmy McGill, est un avocat qui peine à joindre les deux bouts, à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Pour boucler ses fins de mois, il n’aura d’autres choix que se livrer à quelques petites escroqueries. Chemin faisant, il va faire des rencontres qui vont se révéler déterminantes dans son parcours : Nacho Varga, ou encore Mike Ehrmantraut, un criminel spécialisé dans le « nettoyage », qui deviendra son futur homme de main.

♥♥♥♥♥

 

Better call Saul - saison 5 - affiche

Better call Saul – saison 5 – affiche

Qui aurait parié en 2013, lorsque Breaking Bad tirait sa révérence en un épilogue magistral, qu’une série prolongerait l’aventure et développerait l’univers créé par Vince Villigan avec autant de verve créative ? Qui plus est, un prequel sans Walter White et Jesse Pinkman, centré sur les déboires de l’avocat véreux Saul Goodman (l’excellent Bob Odenkirk), personnage secondaire du succès phare d’AMC. Pas grand monde. Car un projet exploitant sur le long terme une si belle matière narrative risquait d’effiler ce qui en faisait l’étoffe. C’était sans compter sur le talent des scénaristes Villigan et Peter Gould, qui, forts de la reconnaissance unanime de la critique et des spectateurs ont démontré que la sève de Breaking Bad reposait avant tout sur une vision consistante, la leur. Depuis le lancement de Better Call Saul en 2014, suivi du film El Camino en 2019 complétant le parcours de Jesse, ces derniers nous offrent une leçon d’écriture et de réalisation. Alors que la cinquième saison du programme – qui en comptera six – vient de s’achever sur Netflix, les éloges se multiplient, à raison. Retour sur l’une des meilleures fictions du petit écran. Comme son œuvre-mère, Better Call Saul s’appuie d’entrée de jeu sur une réalisation qui met en scène chaque détail, et une gamme de protagonistes incarnés par un solide casting savamment dirigé. Si l’on s’était passionné par l’épopée pathétique d’un prof de chimie mourant transformé en dieu de la meth et de son ancien élève devenu junkie, la série démontre que le juriste peu scrupuleux, prêcheur de mauvaises combines d’Albuquerque, n’a rien à leur envier. Mais au lieu du bonimenteur corrompu jusqu’à la moelle, contraint de prendre la fuite pour sauver sa peau, on découvre Jimmy McGill, futur Saul, héros malchanceux mis au banc de sa profession, quelques années avant l’essor de Walter White.

 

Bob Odenkirk - Better call Saul

Bob Odenkirk – Better call Saul

 

À l’instar de Breaking Bad, les premiers épisodes présentent une situation prompte à dégénérer, dans laquelle Jimmy use de ses talents de manipulateurs pour revenir dans la partie. Toutefois, si le décor reste inchangé, la ville du Nouveau-Mexique cernée par le désert et le cartel devient le théâtre d’une autre aventure, beaucoup moins explosive dans ses prémices que la précédente. Ici, pas de laboratoire itinérant, mais des pavillons et des cabinets d’avocats.

 

Les chemises criardes de l’ami Saul laissent place à un style plus sobre, un costume ringard, qui démontre que malgré son tempérament dissipé, le canard boiteux du barreau veut encore faire ses preuves parmi ses pairs. En particulier auprès son frère aîné, Chuck, campé par la pointure Michael McKean (Whatever Works, The Good Place). L’intrigue construite comme une origin-story débute autour de cette relation complexe et déterminante pour l’escroc en devenir.

 

Bob Odenkirk - Better call Saul

Bob Odenkirk – Better call Saul

 

Non content d’exceller dans le domaine où son cadet patauge, l’avocat d’affaire réputé à la tête de son propre cabinet monopolise leur patronyme, et ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Procédé narratif qui faisait déjà la saveur de Breaking Bad, le ténor du barreau possède une tare : une hypersensibilité électromagnétique qui l’oblige à se confiner dans du papier alu et le rend dépendant de son petit frère. Parallèlement sont développées deux autres trames, en particulier celle de Mike (Jonathan Banks), futur bras droit de Gus Fring, que l’on redécouvre en grand-père bourru, et Nacho Vargas (Michael Mando), homme de main des Salamanca. Une dynamique qui va mener les trois premières saisons.

 

Confiants, Gilligan et Gould apaisent leur cadence endiablée, proposant une comédie dramatique qui mêle des éléments devenus cultes à de nouveaux repères, toujours dans l’esprit fataliste de leur première création. Aussi cette entrée en matière a pu déstabiliser les nostalgiques du mordant de White et du langage fleuri de Jessie. Mais tout adepte de Breaking Bad aura saisi que la comédie humaine bâtie par les deux auteurs ne se limite pas au duo, si mythique soit-il.

 

Rhea Seehorn - Better call Saul

Rhea Seehorn – Better call Saul

 

D’emblée, Better Call Saul a confirmé le talent des showrunners pour la conception de nouveaux protagonistes. L’exemple le plus probant est Kim Wexler (Rhea Seehorn), avocate consciencieuse, ex petite-amie, collègue, puis compagne de Jimmy, devenue l’une des figures de proue de la série. Si au départ cette dernière incarne la voix de la raison, elle ne va pas tarder à gagner en indépendance, se liant intimement au destin du héros – que l’on sait peu réjouissant. Par ailleurs, le prequel, loin d’être prétexte marketing, est également l’occasion de creuser certains aspects de Breaking Bad. On apprend ainsi l’attrait sincère de Jimmy pour sa vocation, son incroyable don pour l’éloquence et l’improvisation, à l’origine de sa passion pour l’arnaque.

 

On a plaisir à le voir surfer sur des pentes savonneuses, alternant petits boulots, jeux de rôles grotesques et vente de plaidoiries en camelot juridique à coups de spots amateurs délirants. Plus fouillé, le personnage rayonne d’humanité, tiraillé entre un bon fond et une rage intérieure qui le pousse au défi. Bien qu’il se distingue de Walter White sur bien des points, le moule du looser qui prend sa revanche, triomphant de l’adversité avant de se faire engloutir par sa propre nature n’est jamais bien loin.

 

Jonathan Banks et Giancarlo Esposito - Better call Saul

Jonathan Banks et Giancarlo Esposito – Better call Saul

 

Autre pan développé, la relation entre Mike et Gus Fring (Giancarlo Esposito). À mille lieux l’un de l’autre, les deux taciturnes vont pourtant créer un lien professionnel durable, après avoir accordé leurs violons. De même que l’instinct reptilien de Fring est étoffé. L’antagoniste magistral qui soigne aussi bien chaque détail de son empire de la meth que la cuisine de ses fast-food destinés à le blanchir, gagne en épaisseur après son grand retour dans la troisième saison, laquelle raccroche encore quelques wagons à l’intrigue de Breaking Bad. Le conflit entre les clans, en particulier celui qui oppose les Salamanca et leur tempérament sanguin à la rigidité glaciale de Gus Fring, s’éclaircit à mesure que l’intrigue progresse.

 

Si la série d’origine brossait le tableau de la classe moyenne et de la pauvreté citadine des camés d’Albuquerque, Better Call Saul dépeint la réalité du métier d’avocat et du rapport à l’humain qui s’y joue, du client fortuné des grands cabinets, aux retraités dans la détresse, aidés par les commis d’office dans les petites instances. La pègre et la justice, deux faces d’une même pièce qui se côtoient et se rejoignent en saison cinq.

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