Synopsis : Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue : sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette incroyable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
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Quatre ans après l’aberrante relégation du thriller rural As Bestas (César du Meilleur film étranger 2023) à la section Cannes Première, la sélection en compétition de L’Être aimé a valeur de réparation pour Rodrigo Sorogoyen. Aux côtés d’Autofiction de Pedro Almodovar et de La Bola negra de “Los Javis”, le septième long-métrage du prodige du cinéma ibérique compte parmi les trois films espagnols en lice pour la Palme d’Or. Enfant terrible du septième art parti vivre le rêve hollywoodien, Esteban Martinez entreprend un retour aux sources afin de faire tourner sa fille sous le soleil écrasant des Canaries. Ce même cinéma qui les avait séparés réunit le réalisateur démiurge, qui se confond avec le père absent, à l’actrice de seconde zone, qui ne fait qu’une avec l’enfant délaissée. L’Être aimé accueille ses personnages là où l’on quittait ceux de Valeur sentimentale de Joachim Trier, Grand Prix du Festival de Cannes 2025 : sur la perspective d’un tournage partagé entre un père et sa fille dans l’espoir d’une réconciliation. Comme de coutume, Sorogoyen nous gratifie d’une de ces expositions magistrales dont il a le secret lors d’une scène de retrouvailles filiales autour d’un repas. Il choisit le plan-séquence en champ-contrechamp, dont le cadre ne cesse de se resserrer à mesure que chacun dévore l’espace occupé par l’autre à l’écran. Véritable morceau de bravoure, cette entrée en matière d’une intensité étouffante propulse le spectateur directement dans l’œil du cyclone, le plongeant dans une apnée d’une vingtaine de minutes.
C’est à ce même dispositif de prise continue que Sorogoyen recourt lors du pivot narratif : le tournage sous haute tension d’une scène de déjeuner, qui dérape lorsque son ogre de metteur en scène pousse la totalité de l’équipe à bout. Parangon de virilité, Javier Bardem met tout son charisme au service de ce rôle de mâle alpha abusif en quête de rédemption. Ce retour au cinéma européen des origines après une succession de blockbusters hollywoodiens (Dune 2, F1) en fait un sérieux candidat pour un second Prix d’interprétation masculine, après celui de Biutiful d’Alejandro González Iñárritu en 2010.
Pour lui tenir tête dans ce rapport de pouvoir, Victoria Luengo, étoile montante du cinéma espagnol. Révélée par Sorogoyen lui-même dans l’haletante série Antidisturbios, elle montera les marches une seconde fois pour cette édition au bras de Pedro Almodovar. À la masculinité toxique d’Esteban, elle oppose la rancœur teintée d’espoir d’une petite fille privée de figure paternelle, dont la vocation d’actrice ne semble motivée que par ces seules retrouvailles.
Là où son père entrevoit, dans ce tournage dans le désert, la possibilité d’une page blanche, elle nourrit l’attente d’un pardon qu’elle n’obtiendra qu’à demi-mot. Ajoutez à cela des disparités majeures dans la fabrication du récit – celui que chacun, en narrateur pas toujours fiable, aime à se raconter, et qui souvent diffère des souvenirs de l’autre -, et les conditions de l’incommunicabilité sont réunies.
Alors certes, l’audace formelle a ses limites et Sorogoyen ne fait pas toujours l’économie d’effets de style plus virtuoses que pertinents : percée du noir et blanc, jeu sur les sources sonores, variations de ratios et de grains d’image, trop souvent sans logique évidente. Mais quand il a le génie d’apposer le thème de son film dans le film aux déambulations de son héroïne au buffet du petit déjeuner sous le regard bouleversé de son père, on lui pardonne tous ses excès. En ce troisième jour seulement de la compétition, L’Être aimé s’impose d’emblée comme un solide prétendant au palmarès.
Justine Autissier
- L’ÊTRE AIMÉ (El ser querido)
- Sortie salle : 16 mai 2026
- Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
- Avec : Javier Bardem, Victoria Luengo, Melina Mathews, Marina Foïs, Malena Villa, Mourad Ouani, Pepa Gracia, Raúl Prieto, Pablo Gómez Pando, Raúl Arévalo, Nuria Prims, Laura Birn
- Scénario : Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen
- Production : Nacho Lavilla et Eduardo Villanueva
- Photographie : Alex de Pablo
- Montage : Alberto del Campo
- Décors : José Tirado
- Costumes : Saoia Lara
- Musique : Olivier Arson
- Distribution : Le Pacte
- Durée : 2 h 15


