Synopsis : Ingrid et Martha étaient autrefois amies. Tandis qu’Ingrid devient une romancière à succès et Martha une reporter de guerre, leurs chemins se séparent. Cependant, des années plus tard, leurs vies se croisent à nouveau dans de tristes circonstances.
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Pedro Almodóvar, maître du cinéma espagnol, a construit une œuvre marquée par des thématiques récurrentes, qui révèlent différentes facettes de l’âme humaine. À travers ses films, il explore le désir, l’identité et la complexité des relations humaines. Ses personnages, souvent des femmes fortes (Julieta, Volver, Tout sur ma mère…), sont pris dans des conflits intérieurs, des déchirements sentimentaux et des jeux de pouvoir. Almodóvar revient aujourd’hui avec La Chambre d’à côté, vainqueur du Lion d’or 2024 à Venise. Pour la première fois dans sa carrière, le réalisateur espagnol réalise un long métrage en anglais, mettant en scène deux grandes stars d’Hollywood : Tilda Swinton et Julianne Moore. Il livre un nouveau film à l’esthétique irréprochable et à la mise en scène maîtrisée, mais dont l’émotion peine quelque peu à atteindre son paroxysme. Si les thèmes abordés sont profondément humains et universels, tels que la fin de vie, la peur de la mort et le legs laissé derrière soi, l’approche adoptée par le réalisateur peut laisser une impression mitigée. Ingrid et Martha, deux amies de longue date, perdues de vue, reprennent contact à l’annonce du cancer de Martha. Celle-ci ne supporte plus l’avancée critique de sa maladie, remet sa vie en perspective et prend une décision radicale.
Dès les premières scènes, l’accent est mis sur les dialogues. Ces derniers sont au cœur du récit et structurent son rythme et sa progression. Pourtant, ces échanges, au lieu de nous immerger dans l’intimité des personnages, semblent parfois artificiels, presque désincarnés. Cela peut être interprété comme une volonté de retranscrire la façon dont l’être humain rationalise face à l’inéluctable en s’efforçant d’expliquer, de justifier, d’intellectualiser ses émotions. Cette démarche, bien que pertinente d’un point de vue thématique, crée une certaine distance avec le spectateur. Certains dialogues s’étirent en longueur, perdant en intensité ce qu’ils gagnent trop en démonstration. C’est d’autant plus frappant que le film ne dépasse pas les deux heures. Cette impression de dilatation du temps contraste avec la brièveté du métrage.
En revanche, visuellement, Almodóvar excelle une fois de plus. La photographie est d’une beauté saisissante, servie par un travail minutieux sur les couleurs et la lumière. Chaque détail est pensé pour sublimer ses actrices, les costumes, le maquillage, l’éclairage. Tout participe à cet esthétisme léché, renforçant l’impact visuel. Le travail chromatique est aussi particulièrement réussi. Le bleu, repérable dans les moments de doute et de fragilité, devient un marqueur émotionnel fort. Le rouge, quant à lui, s’impose dans les instants de force et de détermination, tandis que le vert vient symboliser l’espoir et le lien avec la vie. Ce code couleur, clair et réfléchi, confère une structure narrative supplémentaire au film, apportant une profondeur que les dialogues n’atteignent pas toujours.
Les décors sont également très bien pensés dans la construction de l’atmosphère. L’immensité de la maison, perdue au milieu d’une forêt tout aussi vaste, crée un sentiment ambivalent d’oppression et de menace. Plus l’histoire avance, plus une forme d’anxiété s’installe, comme une sourde montée en tension face à une issue inévitable. Ce choix de lieu fonctionne parfaitement pour ancrer le récit dans un espace à la fois isolé et grandiose, où la proximité avec la mort devient une réalité tangible.
Pourtant, malgré cette tension progressive, le climax émotionnel ne produit pas l’effet escompté. Lorsque l’inévitable survient, l’émotion ne parvient pas à provoquer suffisamment d’intensité. La relation entre les personnages, bien que touchante et sincère, ne suscite pas une implication totale, comme si un élément manquait pour transcender leur lien à l’écran. En réalité, il ne s’agit pas tant d’un film sur le deuil ou la perte, mais plutôt une réflexion sur les conditions de la fin de vie et la peur viscérale que la mort puisse engendrer. En filigrane, est aussi abordée la notion d’héritage, de ce que l’on laisse derrière soi et la manière dont on tente de se préparer à l’oubli.
En définitive, Almodóvar signe ici un film visuellement somptueux, doté d’un propos intéressant et pertinent, mais qui peine à susciter une véritable intensité émotionnelle. Si cette œuvre n’est pas la plus marquante de sa filmographie, l’esthétisme et la réflexion philosophique sont au rendez-vous.
Norane Chiali
- LA CHAMBRE D’À CÔTÉ (La habitación de al lado)
- Sortie salles : depuis le 8 janvier 2025
- Réalisation : Pedro Almodóvar
- Avec : Tilda Swinton, Julianne Moore, John Turturro, Alessandro Nivola, Juan Diego Botto, Raúl Arévalo, Melina Matthews, Vicky Luengo, Alex Høgh Andersen, Alvise Rigo…
- Scénario : Pedro Almodóvar, d’après le roman Quel est donc ton tourment ?
- Production : Pedro Almodóvar, Agustín Almodóvar, Esther Garcia
- Photographie : Eduard Grau
- Montage : Teresa Font
- Décors : Kendall Anderson
- Costumes : Bina Daigeler
- Musique : Alberto Iglesias
- Distribution : Pathé Films
- Durée : 106 minutes


