Synopsis : La vie d’Anora, jeune travailleuse du sexe de Brooklyn, est chamboulée lorsqu’elle croise la route de Vanya, le fils d’un oligarque russe. Les deux jeunes gens se marient rapidement, mais leur amour est menacé par la famille de Vanya.
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L’Oscar de la Meilleure actrice remporté pour Anora marque une consécration méritée pour Mikey Madison, qui livre ici une performance d’une forte intensité. Sous la direction de Sean Baker, elle incarne une jeune femme dont la quête d’une vie meilleure se heurte à la brutalité du monde qui l’entoure. Anora est une strip-teaseuse de Brooklyn, elle rencontre Vanya, fils d’un puissant oligarque russe, venu faire la fête à New York. Rapidement, une relation passionnée s’installe entre eux, et contre toute attente, Vanya lui propose de l’épouser. Réalisateur des laissés-pour-compte et des marginaux, Baker poursuit dans la lignée de The Florida Project et Tangerine en s’attachant à un personnage en lutte contre sa condition. Et les récompenses ont été au rendez-vous, avec la Palme d’or à Cannes et les Oscars des meilleurs film, réalisateur, scénario original et montage. Fidèle à son approche humaniste, il ne tombe ni dans le misérabilisme ni dans l’angélisme. L’univers de la prostitution est montré sans jugement, sans toutefois être glorifié. Anora n’est pas une victime passive ou une grande figure féministe. Elle est une femme qui tente de s’en sortir, avec les moyens à sa disposition. Anora impose subtilement son esthétique singulière : pas de musique omniprésente, pas d’artifices, seulement des images et des dialogues bruts. Baker fait le choix d’un réalisme sans fioritures. La musique, lorsqu’elle existe, est trompeuse, suggérant un équilibre qui n’existe pas, une euphorie de courte durée. Ce contraste éclate particulièrement dans la dernière scène, où le silence devient assourdissant. Aucune bande-son n’est présente pour adoucir la réalité, seulement la neige qui tombe, le ballet monotone des essuie-glaces et le poids du désenchantement. La solitude des personnages est alors totale, et pourtant, paradoxalement, c’est aussi à ce moment précis qu’une forme de connexion sincère naît entre Anora et Igor.
La relation entre Anora et Vanya semble d’ailleurs au départ être au cœur de ce drame tragique. Il est riche, capricieux et arrogant, joue à l’homme amoureux sans mesurer les conséquences de ses actes. Elle est animée par une naïveté désespérée, se raccroche à cette histoire comme à une bouée. Pourtant, la jeune femme doit finalement se rendre à l’évidence, malgré ses espoirs. Face au mépris de la famille de son nouvel époux, elle réalise que le conte de fées ne durera pas.
Le film joue avec les attentes. D’une romance improbable, celle-ci s’avère finalement être un cauchemar, mais dans le même temps une histoire d’amour existe bel et bien. Ce n’est simplement pas celle qui était supposée à l’origine. La véritable connexion ne lie pas Anora avec Vanya, mais bien avec Igor. Homme de main taiseux, il semble d’abord être un simple exécutant, mais se révèle être le seul à considérer Anora avec respect et honneur. Là où les autres la méprisent, lui se montre compatissant.
L’aspect visuel du film accentue l’impression de froideur et d’inéluctabilité. La photographie adopte des tons glacés, dépeignant un monde dur et impersonnel. Seules les scènes dans les clubs tranchent avec cette atmosphères. Les néons éclatants et la moiteur de la fête donnent l’illusion d’un espace où tout est permis. Ce n’est toutefois qu’une façade car en réalité, le destin d’Anora semble déjà écrit. Elle se jette à corps perdu dans une situation qu’on sait vouée à l’échec. Malgré tous les signaux d’alarme, elle veut y croire.
La dernière scène, silencieuse et mélancolique, offre une ouverture intrigante. Anora et Igor, deux âmes égarées, trouvent dans leur solitude mutuelle une forme de réconfort. Peut-être n’ont-ils pas d’avenir ensemble, mais en cet instant précis, ils existent pleinement l’un pour l’autre.
Anora est un film sur les illusions et leur inévitable effondrement, mais aussi sur la beauté fragile des rencontres qui surgissent au milieu du chaos. Sean Baker signe ici l’un de ses films les plus bouleversants, porté par une mise en scène d’une justesse implacable et l’interprétation sans faute de ses acteurs.
Norane Chiali
- ANORA
- Sortie salles : le 30 octobre 2024
- Réalisation : Sean Baker
- Avec : Mikey Madison, Mark Eydelshteyn, Yuriy Borisov, Karren Karagulian, Vache Tovmasyan, Ivy Wolk, Luna Sofia Miranda, Alexeï Serebriakov, Alena Gourevitch, Daria Ekamassova…
- Scénario : Sean Baker
- Production : Sean Baker, Alex Coco et Samantha Quan
- Photographie : Drew Daniels
- Montage : Sean Baker
- Décors : Stephen Phelps
- Costumes : Jocelyn Pierce
- Musique : Matthew Hearon-Smith
- Distribution : Le Pacte
- Durée : 2 h 18


