Légende de l’âge d’or du cinéma hollywoodien, l’incarnation de la “blonde glaciale” s’est éteinte hier au terme de sept décennies d’une carrière qui lui valut deux étoiles sur le Walk of Fame, au titre de son œuvre sur grand et petit écrans.
Née dans les années folles de parents quakers, Eva Marie Saint se destine initialement à l’enseignement des lettres, mais sort finalement de l’Université diplômée en art dramatique. Dès l’immédiat après-guerre, elle fait ses armes dans divers soap operas radio et télédiffusés.
Formée à l’Actors Studio, la jeune comédienne est arrachée des scènes de Broadway par Elia Kazan, qui lui offre son tout premier rôle au cinéma dans Sur les quais (On the Waterfront), drame percutant dédié à la mainmise de la pègre sur les syndicats de dockers. L’alchimie avec Marlon Brando est immédiate, et l’Oscar de la Meilleure actrice dans un second rôle lui est décerné à l’avant-veille de son premier accouchement. Elle était la doyenne des lauréates de la prestigieuse statuette.
Le succès est fulgurant, pourtant le jeune espoir refuse tout engagement exclusif auprès d’un studio. Elle incarne la rivale malheureuse d’Elizabeth Taylor pour le cœur de Montgomery Clift dans L’Arbre de vie d’Edward Dmytryk, et reçoit une nomination aux Golden Globes et aux BAFTA pour son rôle dans Une Poignée de neige de Fred Zinnemann, drame précurseur sur la toxicomanie.
Mais c’est incontestablement dans son contre-emploi face à Cary Grant dans La Mort aux trousses (North by Northwest) d’Alfred Hitchcock que culmine son œuvre. En tant qu’espionne déchirée entre passion et raison, son style de jeu sobre et subtil s’avère novateur pour l’époque, et son ossature fine contraste avec une force et une sensualité désarmantes.
Privilégiant sa vie de famille à la carrière de superstar qui lui est alors promise, Eva Marie Saint fait preuve de sélectivité dans ses rôles, et ne tourne finalement que dans une vingtaine de films en l’espace de soixante ans. Lorsqu’elle annonce à Otto Preminger son projet d’embarquer ses enfants sur le tournage d’Exodus, son épopée sur la naissance de l’État d’Israël avec Paul Newman, le cinéaste lui rétorque “Eh bien, il semble que vous organisez votre propre exode !”
Au mitan des années soixante, elle retrouve Elizabeth Taylor dans un nouveau triangle amoureux, dont Richard Burton est le sommet, pour Le Chevalier des sables de Vincente Minnelli. Elle intègre la distribution chorale des Russes arrivent, satire de la Guerre froide par Norman Jewison, puis donne la réplique à Yves Montand aux abords des circuits de Formule 1 de Grand Prix de John Frankenheimer. L’échec commercial de Loving, exploration de la libération sexuelle des années soixante par George Segal, doublé du “plafond de celluloïde” auquel elle se heurte dans sa quarantaine, produisent alors un inéluctable tarissement des rôles au cinéma.
Le grand écran la boude ? Qu’à cela ne tienne, le petit écran lui ouvre grand les bras ! Mère de Cybill Shepherd dans la série culte Clair de Lune, elle remporte l’Emmy Award de la Meilleure actrice dans un second rôle pour la minisérie People Like Us.
Après un quart de siècle d’absence, Eva Marie Saint retrouve le chemin des plateaux de cinéma pour des rôles secondaires dans Rien en commun de Gary Marshall ou le néo-western Don’t come knocking de Wim Wenders. Mère adoptive de l’homme d’acier dans Superman Returns de Bryan Singer, elle y partage une dernière fois l’écran avec des images d’archives de son tout premier partenaire de jeu, Marlon Brando. Son ultime apparition à l’écran remonte au nanar romantico-fantastique Un Amour d’hiver d’Akiva Goldsman.
Veuve depuis une dizaine d’années, Eva Marie Saint laisse derrière elle deux enfants et quatre petits-enfants.
Justine Autissier
