Après un déferlement d’images à la façon du studio Ghibli sur les réseaux sociaux, faisant suite à une mise à jour de l’outil OpenAI, c’est tout une industrie qui s’inquiète des répercussions et des conséquences de tels outils.
Le studio d’animation japonais Ghibli, fondé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, nous a offert des chefs-d’œuvres, comme Le Château dans le ciel (1986), Mon voisin Totoro (1988), Princesse Mononoké (1997), Le Voyage de Chihiro (2001), Le Château ambulant (2004) et plus récemment Le Garçon et le Héron (2023).
Deux films ont remporté le précieux Oscar du meilleur film d’animation : Le Voyage de Chihiro (2004) et Le Garçon et le Héron (2024), et quatre autres ont été nommés. L’ensemble du studio a d’ailleurs reçu en 2024 une Palme d’Or d’honneur pour récompenser le travail remarquable, une première dans l’histoire concernant un studio de cinéma.
Et, malgré les améliorations numériques, le studio a conservé son approche 2D, dans laquelle chaque plan est animé à la main, utilisant la technique classique de l’animation japonaise et où certains décors sont peints à l’aquarelle ou à la gouache. Bien que quelques tentatives d’intégrations discrètes du numérique aient été faites, notamment pour fluidifier les scènes, Ghibli a mis un point d’honneur à défendre son identité. Miyazaki lui-même déclarait en 2016 que les nouvelles technologies étaient « une insulte à la vie ».
Mais depuis quelques jours, des milliers d’images déferlent sur les réseaux sociaux reprenant le style unique du studio : des images tirées de films célèbres comme Le Seigneur des Anneaux, ou encore des photos de vacances retouchées imitant tout le style Ghibli.
Ces photos prennent leur source dans le nouveau générateur d’images d’OpenAI, intégré à ChatGPT, lancé le 25 mars dernier. D’abord accessible aux utilisateurs payants, il est maintenant ouvert à tous, ce qui a provoqué un afflux de milliers d’utilisateurs qui a ravi son PDG Sam Altman déclarant lors du lancement public : “les serveurs sont en train de fondre”.
Ce nouvel outil permet donc de générer des images imitant des styles artistiques reconnaissables. Parmi eux, la forte tendance a été celle du studio Ghibli et de son créateur Hayao Miyazaki. Se pose alors la question sur les droits d’auteur et la source des données permettant à l’outil de s’entraîner.
Ce débat intervient alors qu’un juge fédéral a autorisé le procès du New York Times contre OpenAI, accusé d’avoir entraîné ses modèles sur des centaines d’articles et ce, sans autorisation.
De nombreuses voix se sont élevées face à ces tendances comme Reid Southen, illustrateur et critique virulent de l’IA générative, qui a lancé : « Continue de te vanter du nombre d’utilisateurs gagnés grâce au coup de Ghibli, Altman. Ça ne fait que renforcer le dossier du New York Times contre toi, génie. »
Ou encore Alex Hirsch, créateur de Gravity Falls, qui a ironiquement taclé Altman sur X : « Wow, félicitations ! Utiliser le travail de Ghibli pour entraîner ton modèle et leur nom pour le promouvoir, ça t’a bien aidé à générer du gros cash ! Et bien sûr, le gros chèque de royalties que tu vas leur envoyer prouve que tu es un mec bien ! ».
GKIDS, le distributeur américain de Ghibli, a réagi moins sévèrement en annonçant la restauration IMAX de Princesse Mononoké : « À une époque où la technologie tente de répliquer l’humanité, nous sommes ravis que le public préfère une expérience cinématographique qui respecte et célèbre Miyazaki et Studio Ghibli dans toute la splendeur du dessin animé à la main. »
Et les studios de cinéma dans tout ça ? Tandis que certains y voient une poule aux œufs d’or, leur permettant de réduire les coûts de production, d’autres se résignent face à une vague qui pèse déjà plus de 40 milliards de dollars et affiche une valorisation de 300 milliards, soit plus que certains studios hollywoodiens.
Du côté du public, on peut y voir une volonté sincère de se connecter avec les artistes ou de leur rendre hommage. Mais il faut tout de même s’interroger sur cette appropriation artistique, qui pose une question plus profonde : que reste-t-il de l’œuvre lorsqu’elle devient un simple filtre à appliquer sur ses souvenirs ?
À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les pratiques créatives, il est essentiel de rappeler que l’art ne se résume pas à un style visuel. Et le plus bel hommage que l’on puisse rendre aux créateurs de Ghibli reste sans doute de se replonger dans leurs œuvres. Le fruit de centaines d’heures de travail, qui ont donné vie aux univers magiques et enchanteurs imaginés par Hayao Miyazaki, Isao Takahata et leurs équipes.
Florian Rouaud
