Synopsis : Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
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Honorée du Prix Nobel de la littérature en 2022, l’œuvre féministe d’Annie Ernaux avait déjà connu pas moins de cinq adaptations par le passé, dont L’Evénement d’Audrey Diwan, Lion d’or à la Mostra de Venise en 2021, qui a valu à Anamaria Vartolomei son César du Meilleur espoir féminin en 2022. En sélection officielle dans la section Un Certain Regard du dernier Festival de Cannes, Mémoire de fille est le second long-métrage réalisé par Judith Godrèche, porte-parole du mouvement #MeToo français. Après sa série Icon of French Cinema, elle s’émancipe du territoire autofictionnel pour porter à l’écran la matière autobiographique d’une autre. Un exercice pourtant réputé périlleux du fait de l’introspection et de la fragmentation du récit, caractéristiques du style littéraire d’Annie Ernaux. Été 1958, à l’aube de la Ve République et sur fond de Guerre d’Algérie, Annie, ingénue, est à l’orée de ses dix-huit ans (gare à qui omettra le “demi” de ses “dix-sept ans et demi”) et couvée par sa mère. Le peu qu’elle connait du monde lui provient de la littérature qu’elle dévore avec un appétit insatiable. Un poste de monitrice de colonie de vacances lui offre l’opportunité rêvée de s’extraire du cocon familial et de sa condition sociale pour la toute première fois. Son inexpérience et sa honte sociale font d’elle la proie idéale d’un moniteur-chef, qui lui arrache son innocence en lui imposant une défloration brutale, au mépris de son consentement. Judith Godrèche ne résiste pas à la tentation de mettre en scène sa propre fille, Tess Barthélémy, de tous les plans. Pour ce récit d’initiation traumatique et anamnestique, la cinéaste opte pour une caméra immersive, voire subjective lorsqu’il s’agit de représenter le phénomène de dissociation à l’œuvre. Elle ne se lasse pas du visage de son actrice, dont elle partage certains traits, et abuse des gros plans, sans craindre une overdose pourtant tangente. Cette proximité lui permet de figurer la violence de cette entrée dans la sexualité, par la pénétration brutale du prédateur., incarné par le charismatique Victor Bonnel (L’Épreuve du feu), sans autoriser la moindre érotisation.

Tess Barthélémy dans Mémoire de fille de Judith Godrèche / Crédit photo Windy Production et Moana Films
Par chance, à mesure de l’émancipation de sa “fille de 58”, son cadre s’ouvre lui aussi. Il en va ainsi de son éveil au féminisme, symbolisé par le chapardage d’un exemplaire du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, ou encore par le discours affranchisseur, prononcé par une enseignante devant un auditoire féminin qui boit ses paroles inspirantes. Mais c’est sans doute dans ses interactions avec les autres membres de la gent féminine que les contrastes de cadrage se font les plus forts. Là où les scènes de slut-shaming dépourvues de la moindre sororité sont étriquées, celles d’amitié partagée avec son unique alliée, Claudine (Maïwène Barthèlemy, César 2025 de la révélation féminine pour Vingt Dieux de Louise Courvoisier), bénéficient d’un champ élargi.
Sur le plan narratif, Judith Godrèche fait le choix d’encadrer son récit d’époque d’un prologue et d’un épilogue mettant en scène une lecture de son propre texte par une Annie Ernaux contemporaine, incarnée par Valérie Dréville. Bien que guère inspirée, c’est bien là la seule audace narrative qu’elle s’autorise dans cette adaptation presque trop policée pour emporter une adhésion sans réserve.
Justine Autissier
- MEMOIRE DE FILLE
- Sortie salle : 30 septembre 2026
- Réalisation et scénario : Judith Godrèche
- Avec : Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Victor Bonnel, Ariane Labed, Maïwène Barthèlemy, Anja Verderosa, Louise Labèque, Manon Valentin, Esther Archambault, Mamadou Sidibé
- Production : Carole Lambert et Marc Missonnier
- Photographie : Joachim Philippe
- Montage : Guillaume Lauras
- Décors : Damien Rondeau
- Costumes : Elisa Ingrassia
- Musique : Faux amis
- Distribution : Jour2Fête
- Durée : 1 h 57
