Moulin de László Nemes : critique

Publié par CineChronicle le 26 octobre 2026

Synopsis : Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence. Le destin de la France libre en dépend.

♥♥♥♥♥

 

Moulin affiche

Moulin affiche

Rentré bredouille de la Compétition officielle au dernier Festival de Cannes, Moulin est la quatrième réalisation de László Nemes, mais aussi la première dont il ne soit pas auteur du scénario. Révélé dans un premier coup d’éclat controversé avec Le Fils de Saul il y a une dizaine d’années, le prodige hongrois avait raflé le Grand Prix cannois, doublé de l’Oscar du Meilleur film étranger, pour sa réinvention suffocante de la représentation de la Shoah, sur les talons d’un kapo d’Auschwitz. C’est sur une commande du producteur Alain Goldman (déjà derrière La Môme, biopic d’Edith Piaf par Olivier Dahan, et J’accuse, adaptation de l’affaire Dreyfus par Roman Polanski), que le scénariste Olivier Demangel (auteur de Novembre, chronique de la traque des terroristes du 13 novembre par Cédric Jimenez, de la minisérie biographique Tapie, ainsi que du biopic à venir de Johnny Hallyday par Jimenez) s’empare de cette figure héroïque du récit national, non sans subvertir le biopic patrimonial dans ce qu’il a de plus traditionnel et hagiographique. Inspiré par la séquence magistrale de face-à-face entre Bernard Tapie et son procureur qui clôturait sa série Netflix, il fait le choix audacieux d’angler son script sur la confrontation fictionnée entre Jean Moulin et Klaus Barbie, plutôt que de dérouler son parcours de résistance dans son exhaustivité.

 

Gilles Lellouche dans Moulin de Laszlo Nemes

Gilles Lellouche dans Moulin de László Nemes / Crédit photo TF1 Studio

 

1943, une année décisive dans le conflit armé planétaire. Fraîchement parachuté depuis Londres, Jean Moulin s’évertue à unifier les factions discordantes de la Résistance en prévision du Débarquement allié. Dans l’antichambre d’une réunion clandestine au sommet dans une Capitale des Gaules sous le joug de l’Occupation, le jeune préfet est dénoncé, et tombe aux mains de son sadique tortionnaire, “le Boucher de Lyon”. Dans la rudesse de son sinistre cachot de Fort Montluc, il vit le calvaire de ses dix dernières journées sous la pression d’interrogatoires de plus en plus inquisiteurs et de sévices psychologiques et physiques d’une cruauté croissante. Pour ce haut-fonctionnaire, davantage homme d’intellect et de verbe que de terrain, le silence devient l’arme ultime de sa course funeste vers une mort inéluctable.

 

Dans son premier tiers, Moulin tient du film noir d’espionnage reconstituant la clandestinité dans une Cité des Gones crépusculaire et dédaléenne où règne la paranoïa. Clinique, la mise en scène de Nemes use du surcadrage pour suggérer le climat de surveillance à l’œuvre, à l’image de ce plan brillant où l’on aperçoit, par-delà le brise-bise d’un troquet, trois bustes à coiffer semblant épier la rue depuis la vitrine d’un chapelier en surplomb. Éclairée au réverbère, la photographie organique toute en clair-obscur et en contre-jour du chef opérateur Mátyás Erdély, jouit d’une profondeur des noirs à se pâmer, comme seul le 35 mm le permet.

 

Puis survient le pivot narratif de la rafle, catalyseur de la descente aux enfers du chef de la Résistance. Dans une rigoureuse science du cadrage qui fait sa signature, Nemes n’a alors de cesse de resserrer son champ comme un étau inextricable qui enserre son héros dans la claustrophobie de son quasi-huis clos carcéral. C’est une guerre des nerfs qui s’engage dès lors entre un Moulin désacralisé par sa conscience de sa propre faillibilité et sa lâcheté nécessaire à la Cause, et un Barbie au charisme séducteur et à la perversité glaçante.

 

Gilles Lellouche dans Moulin de Laszlo Nemes-

Gilles Lellouche dans Moulin de László Nemes / Crédit photo TF1 Studio

 

Conçu comme une troisième  voie dans l’incarnation du Mal, à mi-chemin entre le Hans Landa d’Inglourious Basterds et l’Amon Göth de La Liste de Schindler, sa barbarie se déploie crescendo depuis de simples joutes mondaines jusqu’aux supplices physiques, en passant par diverses manipulations, humiliations, et autres simulacres d’exécution ou de libération. L’écueil du nazi torture porn et de l’esthétisation de la violence à outrance n’est jamais loin, pourtant Nemes lui préférera systématiquement le pouvoir de la suggestion en contre-champ. L’image du visage tuméfié de Gilles Lellouche assistant contraint et forcé à la torture de ses compagnons, les yeux maintenus écarquillés par ses bourreaux façon Orange mécanique, nous hantera à cet égard longtemps.

 

À contre-emploi de l’expansivité caractéristique de son jeu, c’est une remarquable interprétation toute en sobriété et intériorité à laquelle s’adonne ici Gille Lellouche. Il réussit le tour de force de s’effacer derrière le rôle, sans jamais le laisser ni l’inhiber, ni l’écraser. Face à lui, Lars Eidinger contraste par une performance beaucoup plus théâtrale qui flirte parfois dangereusement avec le cabotinage, pas toujours aidé par des dialogues qui tendent à être sous-écrits, et qu’il prononce en phonétique. L’insert du personnage fictif de la Comtesse, incarnée par une Louise Bourgoin qui semble jouer dans un autre film, demeure quant à lui un mystère tant le contrepoint émotionnel recherché aurait parfaitement pu provenir de l’exploration de la romance vécue avec Colette Pons, qui a le mérite d’avoir bel et bien existé.

 

Dans son ultime plan, les portes coulissantes d’un foyer de locomotive à vapeur se referment sur ses flammes comme les portes des Enfers au terme de la traversée du Styx… mais aussi comme les fours crématoires de l’enfer des camps. De quoi imprimer bien des rétines et tourmenter bien des songes… Sidérant sur le plan formel, ambitieux sur celui du scénario, et bluffant dans son interprétation principale, Moulin fait d’un projet franchement périlleux une œuvre de cinéma singulière.

 

Justine Autissier

 

 

 

  • MOULIN
  • Sortie salle : 28 octobre 2026
  • Réalisation : László Nemes
  • Avec : Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin, Marcin Czarnik, Max Warburton, Félix Lefebvre, Hortense de Gromard, Théo Costa-Marini, Izabella Caussanel, Pierre Nisse, Christian Harting…
  • Scénario : Olivier Demangel
  • Production : Alain Goldman
  • Photographie : Mátyás Erdély
  • Montage : Péter Politzer
  • Décors : Stéphane Rozenbaum
  • Costumes : Andrea Flesch
  • Musique : Laetitia Pansanel-Garric
  • Distribution : Studio TF1
  • Durée : 2 h 14

 

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