J’accuse de Roman Polanski : critique 

Publié par Sévan Lesaffre le 13 novembre 2019

Synopsis : Pendant les douze années qu’elle dura, l’Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier. Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXème siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme. L’affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées. A partir de cet instant et au péril de sa carrière puis de sa vie, il n’aura de cesse d’identifier les vrais coupables et de réhabiliter le capitaine déchu.

 

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Jaccuse de Roman Polanski - affiche

J’accuse – affiche

En relançant de manière tonitruante la polémique et malgré une promotion fortement perturbée, J’accuse, récompensé par le Grand prix du jury à la Mostra de Venise, sort désormais en salles. À partir de la dégradation militaire du capitaine Alfred Dreyfus interprété par un Louis Garrel (Les Deux AmisLe Redoutable) tout en intériorité, Roman Polanski démonte minutieusement le complot mené contre cet homme, à travers la quête de vérité du colonel Marie-Georges Picquart, parfaitement incarné par Jean Dujardin (The ArtistLe Daim), qui se retrouve, bien malgré lui, spectateur d’une affaire d’espionnage. Fraîchement nommé à la tête du Service des Renseignements, le colonel découvre que les preuves contre le capitaine Dreyfus, son ancien élève jugé coupable de haute trahison, ont été fabriquées. Les pièces à conviction sont un montage. Débute alors le combat acharné d’un homme qui, afin de ne pas entacher l’armée d’une erreur judiciaire, risque tout pour que la vérité advienne. Après La Vénus à la fourrure et D’après une histoire vraie qui mettaient en vedette sa femme Emmanuelle Seigner, Polanski retrouve ici le niveau de ses plus belles pièces maîtresses, notamment ChinatownLe Pianiste et The Ghost Writer. Plutôt qu’une reconstitution frontale, le réalisateur s’est en effet attaché au processus qui devait conduire à la réhabilitation du capitaine français, sous l’impulsion du lieutenant-colonel Picquart. Portrait sans complaisance, J’accuse épouse donc le point de vue de ce dernier, plus qu’il ne se focalise sur la figure de Dreyfus, le juif bouc émissaire condamné par la foule aveugle déjà incarné au cinéma par José Ferrer en 1958.

 

Jean Dujardin - Jaccuse

Jean Dujardin – Jaccuse

 

L’enquête tortueuse est filmée comme un thriller, sans jamais s’écarter de la vérité historique. Chez Polanski, pour qui la politique reste une affaire de morale, les faits sont relatés avec précision, concision et sobriété. Le nationalisme militariste et la paranoïa antisémite gangrénant l’époque, les institutions, l’armée, la justice et la presse sont mis à nu par ce puissant film réquisitoire décortiquant les mécanismes de la haine, de la corruption et des mensonges d’État dans cette France de la IIIème République. Roman Polanski manie ici le flashback avec élégance et joue du classicisme dont il sait extraire toute la puissance narrative pour mieux décrypter la société de la fin du XIXème siècle.

 

La magnifique partition d’Alexandre Desplat, qui retrouve le réalisateur franco-polonais pour la cinquième fois, participe ici à l’absence d’excès dramaturgique. On observe ça et là de savoureuses réminiscences polanskiennes : la photo froide, sombre et agressive de Pawel Edelman nous plonge dans un Paris glauque, poussiéreux, décrépi, et transfigure cette même haine qui poussait Trelkovsky à se jeter dans le vide à la fin du sublime Locataire. En 2010, l’ambitieux The Ghost Writer, autre grand film politique, s’achevait sur l’échec pathétique de cette quête de transparence. J’accuse recoupe ainsi plusieurs thématiques chères à la filmographie de Polanski à savoir l’enfermement, le complot, l’antisémitisme, le tout dans une mise en scène de l’amertume et un décor kafkaïen qui empeste les égouts.

 

Jaccuse de Roman Polanski

J’accuse de Roman Polanski

 

Puis, au cœur du film, un caméo hitchcockien fait sursauter cet univers austère en décomposition. Face à la raideur de Garrel, Dujardin offre sans nul doute sa performance la plus aboutie dans ce rôle dramatique dont il est peu coutumier. Grave et obstiné, Picquart est l’homme par lequel la vérité éclate ; il s’oppose fermement à sa hiérarchie pour monter un second procès et met à jour l’erreur judiciaire du siècle au péril de sa carrière et de sa vie. Grégory Gadebois crève l’écran sous les traits du commandant Henry convaincu du bien-fondé de l’armée. Viennent ensuite d’autres visages célèbres – Melvil Poupaud, Denis Podalydès, Vincent Perez – ainsi que la fine fleur de la Comédie française (Hervé Pierre, Didier Sandre, Éric Ruf, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Laurent Natrella, Bruno Raffaelli) qui composent ce flamboyant casting. On regrette la vague histoire d’amour entre Picquart et Pauline Monnier trop peu fouillée, incarnée par Emmanuelle Seigner.

 

Dans cette fresque historique et didactique adaptée du roman D. de l’écrivain britannique Robert Harris, Roman Polanski retrace et dissèque d’une main de maître l’enquête qui permit d’innocenter le capitaine, victime de la plus grande erreur judiciaire de son temps. L’art de la précision et l’obsession du cadre qui définissent le cinéma de Polanski sont mis au service de ce puissant titre, faisant allusion à la lettre de Zola.

 

 

 

  • J’ACCUSE
  • Sortie : 13 novembre 2019
  • Réalisation : Roman Polanski
  • Avec : Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuel Seigner, Grégory Gadebois, Hervé Pierre, Wladimir Yordanoff, Didier Sandre, Melvil Poupaud, Eric Ruf, Mathieu Amalric, Laurent Stocker, Vincent Perez, Michel Vuillermoz, Vincent Grass, Denis Podalydès, Damien Bonnard, Michèle Clément, Pierre Léon Luneau…
  • Scénario : Robert Harris et Roman Polanski d’après l’œuvre de Robert Harris
  • Production : Alain Goldman
  • Photographie : Pawel Edelman
  • Montage : Hervé De Luze
  • Décors : Jean Rabasse
  • Costumes : Pascaline Chavanne
  • Musique : Alexandre Desplat
  • Distribution : Gaumont Distribution
  • Durée : 2h12

 

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