
De g. à dr. : Robert Shaw, Roy Scheider et Richard Dreyfuss – Les Dents de la Mer (Jaws) de Steven Spielberg (1975) / Crédits photo Amblin
Le film culte de Steven Spielberg n’a pas seulement traumatisé des générations de nageurs, il a aussi redéfini les codes du suspense, inventé le blockbuster moderne et provoqué une onde de choc culturelle et écologique. Un requin mécanique devenu mythe fondateur.
Sorti le 20 juin 1975, Les Dents de la mer fête ses 50 ans cette année. L’occasion idéale de revenir en détail sur ce chef-d’œuvre, son histoire mouvementée et son impact encore palpable sur la culture populaire. Un demi-siècle plus tard, le quinquagénaire continue d’inspirer des générations de cinéastes — pour le meilleur, et parfois pour le pire.
Lorsque Steven Spielberg accepte de réaliser Les Dents de la mer, il n’imagine pas que son film va transformer à jamais la relation entre le public et le cinéma. Adapté du roman de Peter Benchley, le film relate l’apparition d’un grand requin blanc sur les plages d’Amity, une île fictive de Nouvelle-Angleterre, et la traque menée par trois hommes que tout oppose.
Un pitch simple, une production chaotique, et pourtant, un chef-d’œuvre est né. Le requin mécanique, capricieux et souvent inutilisable, force le jeune Spielberg à repenser la mise en scène.
Ce qui devait être un film d’action aquatique devient un exercice de style hitchcockien : suggérer plutôt que montrer, faire monter l’angoisse par la mise en scène du vide, de l’attente, du hors-champ. Et au cœur de cette tension, une autre star, la musique de John Williams. Deux notes suffisent : “Duuuun-dun… duuun-dun…” – minimalisme sonore qui, par sa répétition implacable, devient le battement de cœur du danger.
« On va avoir besoin d’un plus gros bateau. » – Martin Brody
Cette phrase improvisée par Roy Scheider, devenue l’une des plus célèbres de l’histoire du cinéma, résume à elle seule l’impact du film : un mélange d’humour, de panique et de sidération.
Trois hommes et un monstre
Le film repose ainsi sur un trio inoubliable. Martin Brody (Roy Scheider), chef de la police insulaire, terrifié par l’eau, mais animé par un sens du devoir inébranlable. Matt Hooper (Richard Dreyfuss), jeune océanographe passionné, arrogant mais sincère. Et Quint (Robert Shaw), chasseur de requins alcoolique, hanté par les fantômes du passé.
« Il a des yeux de poupée… Des yeux morts… noirs… » – Quint
Le dernier acte du film – huis clos sur le bateau Orca – condense un autre niveau de lecture, celui du mythe. Brody, Quint et Hooper sont trois figures masculines, presque archétypales, lancées dans une chasse à la baleine qui évoque Moby Dick.
Quint, ancien survivant de l’USS Indianapolis, incarne la vengeance obsessionnelle ; Hooper, le scientifique, la rationalité et la technique ; Brody, le policier terrien, la peur mais aussi le courage du commun. Ce trio, soudé par la peur et divisé par la méthode, renvoie à l’éternel affrontement entre nature sauvage et civilisation. Et au bout du compte, c’est l’humilité, pas la force brute, qui triomphe.
Un traumatisme cinématographique
Les Dents de la mer devient ainsi le plus grand succès de l’histoire du cinéma à l’époque, avec plus de 470 millions de dollars de recettes mondiales. Mais surtout, il impose un nouveau modèle : le blockbuster estival, appuyé par une sortie nationale simultanée, une campagne marketing massive et un calendrier estival jusqu’alors négligé par les studios.
Dans ce succès inattendu, Spielberg ouvre un nouveau champ possible et d’intérêt pour Hollywood qui y voit une manne lucrative, instaurant au fil des années une “tyrannie du box-office”. Après lui viendront La Guerre des Étoiles (1977), Indiana Jones (1981), Jurassic Park (1993) ou encore Titanic (1997).
Le revers de ce succès est écologique. Les Dents de la mer a profondément déformé la perception du requin dans l’imaginaire collectif. L’animal devient un monstre, une machine à tuer sans conscience. Dans les années qui suivent, les requins sont massacrés, chassés, persécutés. Spielberg exprimera plus tard une réelle tristesse face à cet impact involontaire.
Quant à Peter Benchley, rongé par le remords, il consacre les dernières années de sa vie à la protection des requins, participant activement à des campagnes de sensibilisation.
Un classique, un mythe, une cicatrice
Le succès du film génère également une vague d’hommages et copies plus ou moins assumées. Piranhas (1978) de Joe Dante, produit par Roger Corman, assume pleinement son statut de pastiche. Piranha 3D (2010) d’Alexandre Aja en reprend l’esprit, avec Richard Dreyfuss en caméo, hommage à Hooper.
Et puis il y a les dérives, les caricatures : Sharknado (2013) et ses suites, The Meg (2018)… Tous témoignent, à leur façon, de la longévité de l’empreinte laissée par le film de Spielberg. Même les parodies les plus absurdes lui rendent hommage, consciemment ou non.
Les Dents de la mer n’est pas seulement un film de monstre, c’est une parabole. Sur la peur collective, sur les choix politiques absurdes, sur la fragilité humaine face à la nature. Il continue d’influencer des cinéastes du monde entier et d’effrayer le public, cinquante ans après sa sortie.
« Vous criez ‘barracuda’, les gens disent : hein ? quoi ? Vous criez ‘requin’… et on a une panique générale le 4 juillet. » – Larry Vaughn
Derrière ses morsures, le film cache une lucidité rare sur la société américaine. Une œuvre d’une efficacité redoutable, mais aussi d’une ambiguïté morale profonde. Et si l’on a souvent retenu le monstre, c’est peut-être pour ne pas entendre ce qu’il venait vraiment dire.
Nicolas Peauger



