Synopsis : Anatole Korda, un homme d’affaires peu scrupuleux, tente de renouer avec sa fille Liesl après des années de silence. Il espère fait d’elle son héritière et lui confier les commandes du plus important projet de sa vie : le Projet Korda.
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Depuis plus de vingt-cinq ans, Wes Anderson s’est taillé une place à part dans le paysage du cinéma indépendant américain. Révélé au grand public au tournant des années 2000 avec La famille Tenenbaum et La Vie Aquatique, il n’a eu de cesse depuis de raffiner un style immédiatement reconnaissable : une symétrie maniaque, des palettes pastel, un casting fétiche où se croisent Bill Murray, Tilda Swinton ou encore Owen Wilson, et cet humour pince-sans-rire qui divise autant qu’il séduit. Son dernier projet, souvent annoncé comme une extension de ses obsessions visuelles, prend pourtant un chemin inattendu. Après The French Dispatch et Asteroid City, qui ont peiné à trouver leur public et ont interrogé la capacité d’Anderson à se renouveler, The Phoenician Scheme marque une rupture discrète mais salutaire : mieux construit, plus narratif, moins ornemental, comme si le cinéaste cherchait à se dépouiller de sa propre image de marque pour renouer avec une forme d’émotion plus nue. Anatole « Zsa-zsa » Korda est un industriel énigmatique parmi les hommes les plus riches d’Europe. Après avoir survécu à une énième tentative d’assassinat de la part de ses concurrents, Korda s’engage dans la phase ultime de l’ultime et plus ambitieux projet de sa carrière : un projet d’infrastructure maritime et terrestre de Phénicie, vaste opération d’exploitation d’une région au potentiel immense. Face aux risques qu’entraine cette nouvelle entreprise, Korda décide de nommer et de former sa successeure : Liesl, sa fille de vingt ans perdue de vue depuis plusieurs années et aujourd’hui devenue nonne. Anderson signe ici un film plus lisible que ses dernières expérimentations, sans pour autant renoncer à sa touche baroque. Les potentiels détours restent toujours au service d’une intrigue qui cette fois se concentre sur l’essentiel : le lien entre un père et une fille et leurs retrouvailles hésitantes. Le réalisateur replace les personnages au centre, en laissant ses habituels décors foisonnants en arrière-plan.

Benicio Del Toro et Mia Threapleton – The Phoenician Scheme / Courtesy of TPS Productions/Focus Features
Mais si le récit est intriguant, c’est surtout le casting qui le rend captivant de bout en bout. Benicio Del Toro, magnétique, porte brillamment le film. À la fois drôle et inquiétant, il oscille entre la figure burlesque et l’homme brisé, donnant à chaque scène une tension imprévisible. À ses côtés, Mia Threapleton s’impose comme une révélation. D’aucuns diront qu’elle tient de sa mère, Kate Winslet, une belle intensité dramatique, à juste titre, mais elle fait plus qu’hériter. Elle imprime déjà sa propre empreinte, discrète, précise, presque féline. Autour d’eux, une galerie de seconds rôles impeccables. Chacun, même pour quelques minutes, trouve le moyen d’apporter une nuance, une touche d’humour, un contrepoint bienvenu.
Anderson demeure fidèle à sa thématique récurrente de la famille dysfonctionnelle, comme en témoigne La famille Tenenbaum, filmant de manière touchante la relation entre Anatole et Liesl : sans pathos, sans grands discours mais une complicité naissant progressivement. Quand survient cet épilogue paraissant très simple, ce final apaise. Ni grandiloquent ni sentimentaliste, seulement une conclusion laissant entendre que rien n’est encore parfait. Mieux, un foyer prend forme et une paix durable s’esquisse pour chacun des membres. Le film trouve ainsi sa plus belle émotion dans ce qui est suggéré : les regrets, les non-dits, et la tendresse qui finit par percer malgré tout.

Benicio Del Toro et Mia Threapleton – The Phoenician Scheme / Courtesy of TPS Productions/Focus Features
Visuellement, le film surprend aussi par sa sobriété. Bien sûr, la patte de Wes Anderson reste marquée, avec ses cadres parfaitement centrés, palette de couleurs reconnaissable entre mille, accessoires soigneusement choisis. Le décor apparaît toutefois moins saturé qu’à l’accoutumée, plus brut, comme une volonté de lâcher prises et de laisser davantage de place aux personnages. Les séquences dans l’avion deviennent de petites parenthèses de calme . Au-dessus des nuages, les tensions redescendent, les vérités se murmurent, avant de se préparer à redescendre sur Terre pour affronter la réalité.
Sans doute fallait-il à Anderson que ses intrigues se perdent dans des labyrinthes narratifs ces dernières années, pour qu’il éprouve le besoin de revenir à une forme plus limpide, presque classique. Ce n’est pas un retour en arrière , c’est la preuve qu’un style peut respirer, s’ouvrir, sans renier les marques ayant fait son succès.
Norane Chiali
- THE PHOENICIAN SCHEME
- Sortie salles : depuis le 18 mai 2025
- Réalisation et Scénario : Wes Anderson
Avec : Benicio Del Toro, Mia Threapleton, Michael Cera, Tom Hanks, Bryan Cranston, Riz Ahmed, Mathieu Amalric, Jeffrey Wright, Richard Ayoade, Scarlett Johansson, Benedict Cumberbatch…
Production : Wes Anderson et Steven M. Rales
Photographie : Bruno Delbonnel
Montage : Barney Pilling
Décors : Adam Stockhausen
Costumes : Milena Canonero
Musique : Alexandre Desplat
Distribution : Universal Pictures
Durée : 1 h 45
