Synopsis : Mariano De Santis, président de la République italienne arrive à la fin de son mandat. Il est confronté à une crise morale lorsqu’il doit choisir d’accorder ou non la grâce à deux personnes ayant commis un meurtre.
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Paolo Sorrentino a bâti, film après film, une œuvre immédiatement reconnaissable, où la splendeur formelle dialogue sans cesse avec le vertige intérieur de ses personnages. De Il Divo à La Grande Bellezza, de The Young Pope à Parthénope, le cinéaste italien n’a cessé d’interroger le pouvoir, le temps qui passe, la culpabilité, la foi et la solitude des êtres placés trop haut pour vivre simplement. Chez lui, les figures d’autorité sont rarement triomphantes : elles sont fatiguées, fissurées, hantées par leurs renoncements. Sorrentino filme les palais comme des tombeaux dorés, les hommes comme des statues qui respirent encore. Avec La Grazia, il poursuit ce geste avec une sobriété nouvelle, ascétique, en s’attaquant frontalement à une question brûlante de notre époque : celle de la propriété de nos existences. Le film suit Mariano De Santis, président de la République italienne en fin de mandat, au moment où il doit statuer sur deux demandes de grâce présidentielle, et sur la légalisation de l’euthanasie. Juriste rigoureux, homme de foi, De Santis est confronté à des situations humaines qui mettent à l’épreuve ses certitudes les plus profondes. Une femme victime de violences conjugales ayant tué son mari. Un homme ayant mis fin aux jours de son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer. Des dossiers qui dépassent le cadre du droit et l’obligent à regarder la souffrance en face. À travers ces cas, une question obsède et revient comme un leitmotiv silencieux : « À qui appartiennent nos jours ? » À l’État, à Dieu, à nos proches, ou à nous-mêmes ?
Cette interrogation collective se double d’un drame intime. Mariano De Santis n’est pas seulement un président confronté à l’époque ; c’est un homme usé, écrasé par sa fonction, qui semble avoir renoncé à toute idée de bonheur personnel. Pour lui-même également, la question de la liberté se pose : est-il encore maître de sa propre existence ? Son sens du devoir le contraint à rester en poste, malgré la fatigue, malgré la solitude, malgré un corps qui décline et une vie réduite à une suite de gestes surveillés, jusqu’à ses repas que sa fille contrôle avec inquiétude. L’adultère de son épouse, survenu quarante ans plus tôt, plane constamment au-dessus de lui. Cette trahison, il ne l’a jamais pardonnée, et pourtant, c’est au seul souvenir de sa défunte épouse qu’il se raccroche pour continuer à vivre. Il n’a pas cessé de l’aimer, en dépit la tromperie, de sa disparition. La grâce qu’il peine à accorder aux autres, Mariano ne se l’est jamais accordée à lui-même.
La force de La Grazia tient précisément à cet entrelacement constant entre la grâce de l’État et la grâce de l’homme. Les décisions politiques deviennent des miroirs intimes. Faut-il pardonner ? Faut-il comprendre ? Faut-il laisser partir ? Ces questions traversent aussi bien les bureaux feutrés du palais présidentiel que la mémoire de cet homme traditionnel, attaché à ses croyances, mais lentement dépassé par la brutalité du réel. Sa fille, moderne et plus ouverte, agit comme un contrepoint discret mais essentiel : elle incarne vision contemporaine, moins dogmatique, plus attentive aux zones grises. Sans forcer le trait, Sorrentino montre comment le dialogue entre générations peut fissurer les certitudes les plus enracinées.
Formellement, le film adopte une austérité presque radicale, en accord parfait avec ses thématiques. Les décors somptueux du palais présidentiel, pourtant chargés d’histoire et d’ornements, semblent délavés, vidés de leur éclat. Tout paraît fade, le monde nous est présenté à travers le regard d’un homme en déclin, enfermé dans ses doutes et sa mélancolie. Mariano De Santis ne sourit, ne goûte plus aux plaisirs de la vie, devenue une charge à porter. Toni Servillo, une fois encore, est prodigieux. Il n’interprète pas seulement le Président mais disparaît en lui. Dans ses yeux se lisent la tristesse, le deuil, l’épuisement, mais aussi une vulnérabilité bouleversante. Chaque silence, chaque regard absent raconte davantage que de longs discours. Le film repose largement sur cette incarnation, d’une justesse hypnotique, qui donne chair à toutes les ambiguïtés morales du récit.
Œuvre à la fois douce, grave, voire parfois sinistre, La Grazia n’est pas démonstratif. Sorrentino ne donne pas de réponse définitive aux questions qu’il soulève. Il explore, doute et observe. Le film avance à pas lents, exigeants, mais surtout humains. En scrutant un homme qui décide pour les autres sans jamais réussir à décider pour lui-même, le réalisateur signe un film d’une grande élégance morale, qui interroge notre rapport à la loi, à la foi, au pardon et à la mort.
Norane Chiali
- LA GRAZIA
- Sortie salles : 28 janvier 2026
- Réalisation et Scénario : Paolo Sorrentino
- Avec : Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque, Massimo Venturiello, Milvia Marigliano…
- Production : Paolo Sorrentino, Annamaria Morelli, Camille Courau
- Photographie : Daria D’Antonio
- Montage : Cristiano Travaglioli
- Décors : Ludovica Ferrario
- Costumes : Carlo Poggioli
- Musique : Multi-interprètes
- Distribution : Pathé Films
- Durée : 2 h 13


