J. Edgar : critique

Publié par Nathalie Dassa le 9 janvier 2012

Le film explore la vie publique et privée de l’une des figures les plus puissantes, les plus controversées et les plus énigmatiques du 20e siècle, J. Edgar Hoover. Incarnation du maintien de la loi en Amérique pendant près de cinquante ans, J. Edgar Hoover était à la fois craint et admiré, honni et révéré. Mais, derrière les portes fermées, il cachait des secrets qui auraient pu ruiner son image, sa carrière et sa vie.

 

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Après une baisse de régime avec Au-Delà sorti en France en janvier 2011, Clint Eastwood, âgé de 81 ans, reprend les rênes en janvier 2012 avec un film politique sur le patron du FBI, superbement interprété par Leonardo DiCaprio, où est évoquée une douce romance interdite avec son numéro deux Clyde Tolson, joué par Armie Hammer, dans l’Amérique puritaine de l’époque. Si l’on peut reprocher une réalisation trop académique souvent présente dans le cinéma d’Eastwood, J. Edgar captive pendant 2h15 et réaffirme la force du cinéaste à développer des sujets puissants, ce dont témoigne sa filmographie éclectique (Bird, Invictus). Comme son titre le laisse entendre, J. Edgar n’est pas un biopic orienté vers la carrière de Hoover, mais tisse le portrait public et privé jusqu’à tendre vers l’intime de l’une des figures controversées les plus redoutables et confidentielles de l’histoire américaine du XXe siècle, qui n’a reculé devant rien pour combattre le crime organisé, le communisme, les radicaux et protéger son pays. Dustin Lance Black – oscarisé pour le scénario d’Harvey Milk, premier homme politique américain ouvertement gay dans les années 70 – évite le traitement linéaire et plonge le récit à différentes étapes de la vie de J. Edgar Hoover en démarrant dans les années 70 avant l’arrêt de son mandat et son décès. Entre faits, rumeurs et conjectures, il reconstitue dans les grandes lignes son parcours dans un puzzle chronologique situé à différentes époques sur plus de soixante ans. Eastwood et Black posent ainsi un regard sur l’homme qui a bâti et dirigé d’une main de fer pendant près d’un demi-siècle le Bureau Fédéral d’Investigation (FBI), véritable édifice de justice, et a su s’entourer de deux personnes loyales et de confiance (sa secrétaire Helen Gandy et Clyde Tolson) tout en évoluant dans la sphère oppressante d’une mère dominatrice mais véritable source d’inspiration.

 

 

 

Leonardo DiCaprio, qui collabore pour la première fois avec Clint Eastwood, poursuit son ascension avec une filmographie quasiment sans faute en incarnant ce personnage énigmatique. Véritable acteur caméléon, il offre une excellente performance en s’imprégnant du rôle, par la gestuelle et la transformation physique, vêtu de costumes impeccables. J. Edgar est vu par le prisme du personnage-titre puisque dès l’ouverture du film qui se déroule en 1972, Hoover, fin septantaine, crâne dégarni et corpulent, dicte ses mémoires à un employé fédéral derrière sa machine à écrire. Dès lors, l’acteur met à profit tout son talent sans se ménager et parvient à explorer toutes les facettes de ce personnage redouté, qui a vu passer huit présidents au cours de sa carrière. La rencontre avec Helen Gandy est décisive pour mener à bien l’ambition de Hoover et Naomi Watts renvoie sans excès toute l’intériorité, la réserve et le professionnalisme d’une secrétaire qui est restée silencieuse et fidèle jusqu’au bout en détruisant tous les dossiers confidentiels juste après la mort de son patron.

 

Si le film tend vers la compassion, via l’histoire d’amour entre Hoover et Clyde Tolson qui, on savait qu’ils partaient en vacances et dînaient tous les soirs ensemble, au détriment de l’aspect profondément politique, Eastwood et Black parviennent à souligner toute la complexité de Hoover en passant du mythe détesté et détestable, intransigeant, paranoïde, misogyne, raciste, homophobe publiquement et manipulateur à l’homme dans son intimité, qui s’est débattu avec sa sexualité et son amour inconditionnel et dévoué envers sa mère, incarnée par l’excellente Judi Dench. Eastwood livre une romance touchante et inattendue qui prend certes le pas à l’écran, mais Leonardo DiCaprio et Armie Hammer (The Social Network) jouent subtilement sur les spéculations de ceux qui confirmaient la liaison des deux hommes et ceux qui ont toujours affirmé leurs liens platoniques et fraternels. Hammer livre une interprétation d’un Clyde Tolson élégant et sophistiqué dont on ignore tout, oscillant entre fascination et admiration, douceur et désir, tourment et désappointement liés à l’obsession névrotique d’un DiCaprio en guerre contre lui-même. Le personnage se voit à la fois pris au piège entre sa tentation inavouable et les directives d’une mère qui préfère avoir un fils mort qu’un fils homosexuel, et en parallèle en lutte pour prendre le pouvoir avec sa propension à déformer la vérité, à contourner les règles et, son culte du secret tant sur sa vie privée et publique que sur celles du tout Washington avec ses dossiers compromettants (d’Eleanor Roosevelt à Martin Luther King). Toute l’émotion jaillit dans l’une des dernières scènes qui montrent les deux amis, vieillis et grimés (voire un peu trop momifiés pour Armie Hammer), où pour la première fois J. Edgar avoue avant sa mort ses sentiments profonds à l’égard de celui qui ne l’a jamais quitté…

 

 

Si dans l’aspect politique, Eastwood passe sous silence plusieurs points importants de la carrière d’Hoover – comme entre autres ses rapports de corruption avec la Mafia -, il aborde l’enlèvement du bébé de l’aviateur Charles Lindbergh, la traque de Dillinger, les mises sur écoutes, les dossiers confidentiels et la création du fameux fichier des empreintes digitales. Le cinéaste souligne également ses liens avec des personnalités féminines d’Hollywood (Shirley Temple ou encore Dorothy Lamour avec laquelle il eut une relation qui faillit rompre celle avec Clyde Tolson) et son rapport avec les médias pour imposer la nouvelle image du FBI en les nourrissant d’histoires héroïques embellies qui furent reprises dans des comics books. Eastwood s’amuse à illustrer à travers le cinéma de James Cagney, qui incarnait souvent les durs à cuire, les changements notables de comportement du grand public à l’égard des hommes de loi. D’abord fasciné par les gangsters via L’Ennemi Public de William Wellman (1931), le peuple américain s’est tourné vers les forces de police et notamment le FBI à partir de G-Men de William Keighley (1935) avec des agents fédéraux irréprochables et sans failles. J. Edgar est certes une version romancée avec certains personnages pas toujours bien grimés (Nixon), mais Eastwood aborde avec force, émotion et fragilité la psychologie d’un personnage à plusieurs visages et nous propulse dans les arcanes légendaires du FBI servis par une photographie intense rendant compte de l’austérité de l’atmosphère et des lieux, avec de superbes décors d’époque (bureaux du FBI, propriété de Lindbergh, bibliothèque du Congrès, appartement de Hoover…) et des costumes soignés…

 

 

 

 

J. EDGAR de Clint Eastwood en salles le 11 janvier 2012, avec Leonardo DiCaprio, Armie Hammer, Noami Watts, Josh Lucas, Judi Dench. Scénario : Dustin Lance Black. Producteurs : Brian Grazer, Robert Lorenz, Clint Eastwood. Costume : Deborah Hopper. Montage : Joel Cox. Décors : James J. Murakami. Photographie : Tom Stern. Distribution : Warner Bros. Durée : 2h15.

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