Shame : critique

Publié par Nathalie Dassa le 22 novembre 2011

Brandon est un trentenaire new-yorkais, vivant seul et travaillant beaucoup. Son quotidien est dévoré par une seule obsession : le sexe. Quand sa soeur Sissy, chanteuse un peu paumée, arrive sans prévenir à New-York pour s’installer dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie.

 

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Avec HungerFish TankX-Men Le Commencement et prochainement A DANGEROUS METHOD, Michael Fassbender est devenu l’interprète prodigieux de personnages équivoques à double facettes, qui franchissent leurs limites tant par le corps que par l’esprit. Après son interprétation magistrale en 2008 de Bobby Sands, le prisonnier politique de l’IRA qui décide d’entamer une grève de la faim afin d’obtenir un statut différent de celui des détenus communs, l’acteur germano-irlandais retrouve Steve McQueen trois ans plus tard. Il se plonge cette fois dans les affres de l’addiction sexuelle d’un trentenaire new yorkais, un rôle qui lui a valu d’être honoré par le prix d’interprétation masculine à la dernière Mostra de Venise. Si le traitement de la thématique n’explore rien de nouveau et reste classique, le cinéaste transcende son propos grâce à la performance sensuelle et enflammée de Fassbender – furieusement sexy et au regard bleu acier perçant entre colère et douceur – qu’il réussit à capter grâce à une réalisation au rythme lent, stylisée, capiteuse et émotionnelle, avec de beaux plans-séquences et des cadrages audacieux. Shame, baigné dans une atmosphère de malaise palpable et porté par une bande originale enivrante, provoque une véritable décharge sensorielle. A l’instar de Hunger, où un homme était physiquement privé de liberté, McQueen enferme ici son personnage, libre de tout mais dévoré par l’emprise de son comportement compulsif, dans une prison mentale et psychologique. Sa caméra capte la résonnance d’un système grippé, à travers toute la souffrance, la solitude et la dépendance de cet homme inconsolable, évoluant dans une société qui démultiplie à l’envi les moyens d’alimenter les perversions des individus via les nouvelles technologies.

 

 

Brandon est un cadre aisé, intelligent, cultivé et mélomane à ses heures, dont l’existence est dépouillée de tout ce qui ne correspond pas à son mode de vie. Il parle peu. Pour lui, les actions comptent, pas les mots. Il vit dans un bel appartement surplombant New York, la ville bouillonnante qui ne dort jamais, et prend plaisir à écouter la musique qui crépite de sa platine. Dès la séquence d’ouverture, McQueen expose frontalement au public la routine de vie sexuelle inextinguible du personnage, en dévoilant la nudité de l’acteur et en livrant sa méthode pour amorcer les rencontres, sa façon de scruter les femmes dans le métro, au bureau, dans les rues, les restaurants et les clubs. De jour comme de nuit, son regard les perce, les enveloppe et les conquiert sans qu’il ait forcément besoin de prononcer un mot. Shame est un portrait incandescent, introspectif et contemplatif, à la fois lascif et malsain d’un instant T de son existence, sans s’embarrasser de flash-back ou d’explications sur le background du personnage, ni sur les motifs qui le font agir de la sorte. L’intention du réalisateur n’est pas dans la résolution du problème. Il filme cette addiction brute et sauvage au moment du basculement de la vie Brandon avec l’arrivée de sa sœur, incarnée par la douce Carey Mulligan – une nouvelle fois étonnante – et prend le parti de dévoiler quelques éléments du passé obscur de sa personnalité duplice. Car si la descente aux enfers est provoquée par plusieurs événements, dont l’un lié à son ordinateur au bureau, sa sœur en est le catalyseur.

 

 

Si Brandon semble d’abord charmant et assuré, son calme et son silence apparents sont rapidement submergés par une colère refoulée, qui s’exprime par une grande froideur de sentiments au moment où sa soeur reapparaît, le privant de sa jouissance entre conquêtes, putes, masturbation et porno sur internet. Sissy est une femme fragile et paumée qui s’automutile. Elle souffre elle d’un mal d’amour insurmontable mais parvient à survivre grâce à ses talents de chanteuse dans des bars et des cabarets. Carey Milligan révèle dans ce rôle un certain talent vocal, dans une interprétation intégrale en version blues, lente et voluptueuse, de la chanson New York New York. Cette scène est l’un des moments forts du film et témoigne du lien inextricable qui existe entre le frère et la sœur. Ce soir-là, Brandon est venu l’écouter en compagnie de son patron (James Badge Dale), un homme qui néglige sa propre famille pour multiplier les aventures. Sissy tombe dans ses filets et couche avec lui dans l’appartement de son frère. Gardant le silence, étouffant sa colère et sa frustration, Brandon s’enfuit et, pour libérer sa tension part courir dans les rues nocturnes de Manhattan, au cours d’une scène filmée dans un long plan-séquence haletant.

 

 

McQueen ne propose aucune solution et ne porte pas de jugement sur ses personnages. Il les confronte à eux-mêmes « Nous ne sommes pas des gens mauvais, nous venons juste du mauvais endroit » déclare Sissy, alors qu’elle tente désespérément de renouer les liens avec Brandon au cours d’une discussion âpre, tournée en plan-séquence. Ce monde qu’il a soigneusement organisé se fissure progressivement. S’il tente de trouver une échappatoire et entame une relation intéressante avec une de ses collègues de bureau (Nicole Beharie), il est confronté à la panne au lit. Il finit par exploser en se débarrassant de tout ce qui lui permettait d’assouvir ses besoins : son portable, ses magazines et ses vidéos pornos bien planqués dans le fond de son placard. Mais c’est l’escalade. Son seul moyen de combler ce manque est de s’enfoncer plus profondément dans l’abîme de sa propre honte errant dans les clubs et autres backrooms, pour ensuite se glisser dans les draps d’une ultime jouissance à trois puis se fondre au petit jour dans le regard suave d’une femme dans une rame de métro… Dans cette exploration de l’enfermement, de la dépendance et de la liberté, McQueen réaffirme que Michael Fassbender est incontestablement un comédien talentueux qui n’hésite pas à s’exposer tant physiquement que psychologiquement. Shame est l’un des meilleurs films pour adultes, magnifié par la musicalité des corps et par une photographie intense prise dans cette cité de tous les excès, reflet d’une illusion de liberté…

 

 

 

‘Shame’ réalisé par Steve McQueen en salles le 7 décembre, avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale, Nicole Beharie. Scénariste : Steve McQueen, Abi Morgan. Production : Iain Canning, Emile Sherman. Photographie : Sean Bobbit. Montage : Joe Walker. Décors : Judy Becker. Costumes : David Robinson. Musique : Harry Escott. Distribution : MK2 Diffusion. Durée : 1h39.

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