Margin Call : critique

Publié par Nathalie Dassa le 22 avril 2012

Pour survivre à Wall Street, sois le premier, le meilleur ou triche. La dernière nuit d’une équipe de traders, avant le crash. Pour sauver leur peau, un seul moyen : ruiner les autres…

 

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Intelligent, tendu et captivant ! J.C Chandor écrit et réalise ici un premier long-métrage brillant porté par une distribution de haut calibre. On se demande pourquoi ce thriller n’a pas été primé aux Writers Guild Awards. Margin Call – sélectionné à Sundance et à Berlin – est le genre de petite bombe scénaristique palpitante à la plume subtile et affûtée surfant sur une actualité toujours brûlante qui concerne tout le monde. Car si Chandor nous plonge dans les hautes sphères étourdissantes de la finance, en s’immisçant avec talent dans les coulisses d’une banque de Wall Street, il rend son œuvre accessible à tous. Margin Call initie donc le spectateur et le convie à une réunion confidentielle au cours d’une longue nuit, entre une poignée de personnes influentes de la pyramide hiérarchique réunies dans une salle de conférence, qui va sonner le glas d’un système au bord du gouffre. Comprenons par là que tout le propos du récit se résume à l’idée que tout se base sur un modèle dont l’équation ne fonctionne plus. Et lorsqu’en réaction, une banque d’investissement décide de vendre tous ses actifs toxiques à ses clients, la fiction rejoint rapidement la réalité. Chandor dresse une peinture sans concession sur la faillite du système américain fortement inspirée par la crise financière de 2008 qui renvoie au documentaire choc Inside Job de Charles Ferguson – ou encore à CLEVELAND CONTRE WALL STREET (notre critique) de Jean-Stéphane Bron -, en concentrant son propos et son action dans l’espace du dernier étage des bureaux d’un des gratte-ciel de Manhattan.

 

Dans des cadrages sophistiqués, le film, qui tend presque au huis clos, baigne dès le départ dans une atmosphère oppressante et glacée, envahie par le silence où les licenciements se succèdent de manière méthodique et expéditive. Dans le lot, Eric Dale (Stanley Tucci), qui dirige le département de la gestion des risques, est remercié après 19 ans d’activité. Il doit prendre ses effets personnels et quitter les lieux sur le champ. Mais avant de partir, il tend une clé USB à Peter Sullivan (Zachary Quinto), jeune analyste de 29 ans dans son service, et l’incite à jeter un œil en ajoutant « Sois prudent ». En fin de journée, alors que celui-ci décode les données du fichier en développant un modèle, il prend soudainement conscience des conséquences dévastatrices que certains produits financiers toxiques vont avoir sur les activités de la banque. Dès lors, Chandor retrace le parcours de cette information qui remonte à vitesse grand ‘V’ la pyramide hiérarchique des décisionnaires : Paul Bettany, Kevin Spacey, Demi Moore et Simon Baker jusqu’à Jeremy Irons, qui incarne le PDG de la banque, arrivant en hélicoptère sur le toit du gratte-ciel. Dans un calme incroyablement feutré sans jamais lever le ton, tous tentent à la fois de gérer la situation sur 24 heures en limitant au maximum les dommages et se défausser de la responsabilité de ce désastre à venir.

 

Si le sujet fait naturellement écho à plusieurs banques telles Lehman Brothers, Goldman Sachs ou JP Morgan, Chandor se focalise ici sur la mentalité même des personnages dévorés par leurs égos et décrit très froidement le portrait de simples citoyens lambdas guidés par une seule et unique valeur : l’argent. Si le cinéaste tend à les humaniser, il ne porte cependant pas de jugement ni ne dénonce dans un quelconque cynisme leurs actions et leurs méfaits, mais les laisse en prise avec leurs dilemmes personnels, moraux et professionnels, sachant que de toute façon, tous ont très peu de considération sur les répercussions de leurs décisions sur l’économie mondiale. Le choix plane au-dessus de leurs têtes : soit ils sont amenés à être confrontés au peu de conscience qu’il leur reste, soit à s’engager dans leur survie professionnelle et financière. Au bout, un bouc-émissaire sera jeté en pâture et un plan instauré. Dans cet univers, qui fonctionne avec son éthique et ses règles, Chandor parvient à ne jamais larguer le spectateur ne lésinant pas sur certaines répliques qui montrent combien les dirigeants semblent totalement détachés du travail d’un trader. On entend Kevin Spacey dire qu’il ne comprend rien à ‘ces conneries’ affichés sur l’écran, Simon Baker (The Mentalist) demander à lui parler ‘en langage clair’ ou encore Jeremy Irons solliciter le jeune analyste pour lui expliquer le problème comme s’il parlait ‘à un enfant’. Chandor décline ainsi toute l’ironie de son propos, tout comme les bonus que peuvent toucher les personnages. Dans une scène, Paul Bettany décrit comment les 2,8 millions de dollars perçus ne représentent finalement pas grand chose après avoir énuméré les dépenses inévitables liées à sa vie quotidienne entre impôts, prêts immobiliers, frais de voiture et… putes à gogo.

 

Si tous les personnages sont magistralement interprétés, Zachary Quinto (Spock dans Star Trek de JJ Abrams), également attaché à la production avec sa société Before the Door, et Kevin Spacey parviennent à se distinguer. L’un représente le futur jeune requin talentueux encore empreint d’une émotion qui s’éteindra par la force des choses et l’autre devient un vieux patron en proie à sa conscience qui perçoit clairement les répercussions négatives sur l’échelle économique de cette vente massive décidée de manière inconsidérée, mais ravalera aussitôt sa fierté, ses pensées et ses émotions à des fins personnelles. C’est d’autant plus fort que la première scène de Kevin Spacey dévoilait un homme plus affecté par son chien mourant d’un cancer que par le licenciement de ses équipes. Si Chandor – qui a grandi auprès d’un père salarié chez Merrill Lynch – était en terrain connu, ce cinéaste très prometteur à suivre de près, maîtrise pleinement son sujet faisant de Margin Call l’un des meilleurs films du genre là où Oliver Stone ratait le coche avec son second opus Wall Street : l’argent ne dort jamais qui marquait pourtant le retour du grand Gordon Gekko.

 

 

 

MARGIN CALL écrit et réalisé par J.C Chandor en salles le 2 mai avec Kevin Spacey, Paul Bettany, Jeremy Irons, Zachary Quinto, Demi Moore, Stanley Tucci, Mary McDonnell, Simon Baker, Penn Badgley. Producteurs : Joe Jenckes, Robert Ogden Barnum, Corey Moosa. Directeur Photo : Frank G. DeMarco. Décors : John Paino. Musique : Nathan Larson. Montage : Pete Beaudreau. Costumes : Caroline Duncan. Distribution : ARP Sélection. Durée : 1h47.

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