Plus de trois ans après le magnifique Vincere, Marco Bellocchio s’attaque à une autre histoire dans l’Histoire avec LA BELLE ENDORMIE (notre critique). Ce dernier long-métrage met en lumière des anonymes confrontés à la fin de vie d’un proche. Des épreuves qui les rapprochent, en cet hiver 2008-2009, du sort de la jeune Eluana, dans le coma depuis des années, et du débat autour de l’euthanasie qui enflamme et divise les Italiens. A l’occasion de la sortie sur nos écrans français aujourd’hui mercredi 10 avril de ce film à thèse poignant et prenant, CineChronicle a rencontré le cinéaste transalpin, qui évoque ses choix de cinémas.

 

 

 

CineChronicle : Vous avez connu des difficultés de production et des conflits avec la commission du film de la région Frioul-Vénétie Julienne. Ces problèmes ont-ils eu un impact sur le scénario et la mise en scène de La Belle Endormie ?

 Marco Bellocchio : En vérité, on a eu droit à une certaine aide financière et on a tourné en pleine liberté. C’est plus après le tournage que sont venues les représailles de la région, gouvernées par le parti de Centre Droit, en donnant de fausses raisons. C’était une attaque politique, une revanche pro-berlusconienne. Le politicien professionnel est une identité, qui aujourd’hui est regardé avec une espèce de mépris, de dégoût, comme si la ruine de l’Italie lui donnait un seul visage. Il y a aussi l’idée qu’il vote une loi, non pas par conviction mais pour retrouver un rapport plus fort avec le Vatican. Pour La Belle Endormie d’ailleurs, je ne m’en suis pas tenu à une région car je voulais essayer de raconter un peu plus l’Italie dans son espace, de la maison du sénateur à la Toscane, et donner une sensation du pays tout entier. J’avais décidé de faire le film pour protester, ce n’est pas tant un manifeste qu’une façon d’approfondir les thèmes qui m’intéressaient. Ce n’est pas un film sur l’euthanasie malgré l’épisode du sénateur avec sa femme, le plus lié à la réalité historique. On en avait déjà beaucoup parlé dans les médias, et l’essentiel pour moi était d’aller dans la profondeur de personnages imaginaires. Je tenais aussi à utiliser une affirmation du père d’Eluana, la jeune comateuse dont le cas alimente le débat : « L’histoire de ma fille n’est pas un problème d’euthanasie ». C’est surtout un problème de bataille quand on se trouve dans cette situation, comme le montre la grande lutte entre la toxicomane suicidaire et le médecin qui tient à l’aider car il sent qu’elle peut encore vivre des choses.

 

 

CC : D’où est venu le choix d’Isabelle Huppert, alors que vous auriez pu choisir une actrice italienne qui présente une folie similaire à celle de Giovanna Mezzogiorno dans Vincere ?

MB : Je n’avais pas pensé à Isabelle au départ, et puis j’ai pensé à son regard, pas vraiment froid mais plus énigmatique. J’aime beaucoup sa manière de ‘‘jouer peu’’, qu’on ne trouve plus dans le cinéma français. Il fallait aussi une personnalité au physique plutôt petit, et il ne fallait pas la même folie que dans Vincere, où toutes les situations partaient de l’Histoire. Ici, la Divina Madre jouée par Isabelle Huppert reste dans une maison très riche, avec des domestiques et quand elle récite ses prières d’avant en arrière, elle veut avant tout tuer la comédienne qu’elle est d’une manière discrète et contenue. Dans Vincere, il y a un rapport plus psychiatrique et plus de désespoir dans la folie. Mais dans les deux cas, il reste cet aspect autodestructeur et une répulsion totale. L’important est de rester au plus près des personnages, et il n’y a aucune objectivité dans La Belle endormie. J’y ai privilégié un rapport au corps du calme et de l’acteur, avec des gros plans à la fois esthétiques et fictionnels.

 

 

CC : Vous avez cité le Vatican tout à l’heure. Certains de vos films ont choqué l’Eglise, comme Le sourire de ma mère et Le diable au corps. Pensez-vous réaliser un film dans quelques années, axé sur les coulisses de l’Eglise catholique en évoquant le contexte actuel et la démission de Benoit XVI, dans le même style que Nanni Moretti avec Habemus Papam ?

MB : Je suis d’avis qu’il faut inventer la réalité. J’ai pensé réaliser un film sur un jeune cardinal qui voulait devenir pape, et apporterait une ère de jeunesse et de renouveau, mais j’ai préféré y renoncer. J’ai également pensé à un film centré sur un personnage inspiré de Berlusconi mais je n’ai pas trouvé de producteur pour soutenir l’idée. Il faut aussi réaliser les films que l’on peut faire.

 

 

Bio Express de Marco Bellocchio

Né en 1939, Marco Bellocchio a d’abord intégré l’Académie d’Art dramatique de Milan avant de passer par le Centre expérimental du Cinéma de Rome et la Slade School des Beaux-Arts de Londres. Son premier long-métrage, Les Poings dans les poches, sort en 1965 et est  remarqué par la critique. Sa filmographie sera dès lors riche en œuvres baroques et engagées sur la société italienne, qu’il s’agisse de religion avec Au nom du père (1971), de famille avec Le Saut dans le vide (1979) ou encore de l’armée nationale, avec La Marche triomphale (1976). Michel Piccoli et Anouk Aimée, tous deux prix d’interprétation à Cannes en 1980 pour Le Saut dans le vide, compteront parmi ses collaborateurs fidèles. Marco Bellocchio adopte une approche plus psychanalytique et moins provocatrice de ses personnages à partir des années 80 avec des films tels que Les Yeux, la bouche (1984) et Henri IV, le roi fou (1984). Il s’inspire aussi davantage de la littérature, comme pour La Nourrice (1999), adapté d’un conte de Luigi Pirandello et sélectionné au Festival de Cannes. En 2002, il continue de créer la polémique en Italie en suscitant l’ire du Vatican avec un nouveau film sur l’Eglise catholique, Le Sourire de la Mère, également présenté sur la Croisette, et, deux ans plus tard, en revenant sur l’assassinat d’Aldo Moro dans Buongiorno, notte présenté à Venise. Le Metteur en scène de mariage (2007) et Sorelle, inédit en France, précéderont Vincere, un superbe biopic sur la maîtresse de Mussolini, présenté au Festival de Cannes en 2009, édition dont la présidente n’est autre qu’Isabelle Huppert, qu’il dirigera trois ans plus tard dans La Belle Endormie.

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