Ressortie / Central Do Brasil de Walter Salles : critique

Publié par Camille Carlier le 9 juillet 2018

Synopsis: Dora, ex-institutrice, gagne sa vie en écrivant des lettres pour les migrants illettrés à la gare centrale de Rio. Ana et son jeune fils Josue font appel à ses services pour retrouver le père de Josue. Quand sa mère meurt, renversée par un bus, Josue demande à Dora de l’aider à retrouver son père. D’abord insensible, Dora finit par accepter de l’aider.

♥♥♥♥♥

 

Central do Brasil - affiche

Central do Brasil – affiche

Lorsque son film est sorti en 1998, Walter Salles a fait remarquer que le mot “père” en portugais –Pai– ne se différenciait que d’une lettre du mot Pais, qui signifie “pays”. Une relation que le réalisateur file et remplit de substance tout au long de Central Do Brasil, road movie unanimement salué par la critique et couronné de l’Ours d’Or à Berlin ainsi que de l’Ours d’Argent pour son interprète féminine principale, Fernanda Montenegro. Ce désormais culte du cinéma brésilien ressort en version restaurée 4K à l’occasion de son vingtième anniversaire. Fort de son travail de documentariste, via notamment Socorro Nobre, sorti deux ans auparavant et qui a inspiré le présent film, Walter Salles offre avec Central Do Brasil un nouveau souffle à la production cinématographique nationale ; beaucoup le considérant alors comme héritier du Cinema Novo. Les années 1990 ont été catastrophiques pour le cinéma brésilien, obligeant de nombreux techniciens et auteurs à se tourner vers la production télévisuelle. Ainsi, lorsque Salles -qui avait dû également arrêter de réaliser pour le cinéma- s’est remis au travail, la moitié des personnes, dont il s’est entouré sur Central Do Brasil, n’étaient pas issus du milieu cinématographique. À commencer par ses co-auteurs, bien que très cinéphiles. L’ensemble a apporté une certaine fraîcheur et un oeil passionné à ce film tourné en neuf semaines dont deux rien que pour le voyage.

 

Central do Brasil

Central do Brasil

 

Central Do Brasil conte l’histoire de Dora, une vieille institutrice à la retraite désabusée et solitaire -elle n’a qu’une seule amie- qui ne prend même pas la peine de poster les lettres qu’elle écrit, se faisant la main d’une population illettrée pour arrondir ses fins de mois. De manière très arbitraire le soir, elle s’octroie le droit de vie ou de mort sur les histoires et les tranches de vie qui lui ont été confiées, en déchirant tout simplement lesdites correspondances. Lorsque son chemin croise celui de Josué qui vient de perdre sa mère, elle est encore cet être à la morale discutable et qui n’hésite pas à vendre l’enfant pour s’acheter une télévision.

 

La première partie du triptyque se passe principalement dans la Gare Centrale de Rio, où le chaos se mêle à l’insécurité sur tous les plans, même celle d’être tué comme un chien sur le bord d’une voie par un policier pour avoir volé un simple walkman. Sans misérabilisme, Walter Salles met en scène une société de laissés-pour-compte plongés dans un paupérisme qui mène au chacun pour soi et Dieu pour tous, filé par le réalisateur sur tout le film.

 

À l’instar de son matériau qui propose une quête identitaire des personnages que la route parcourue va intensifier, Salles a laissé la part belle à l’improvisation, pour une mise en scène empirique et imprégnée de réel sans jamais juger celui-ci. Ainsi lorsque l’actrice Fernanda Montenegro a installé son pupitre dans la Gare Centrale pour y tourner les scènes d’écriture, nombreux ont été les passants à s’arrêter et À souhaiter qu’on leur écrive une lettre. Car raconter son histoire et la voir écrite, c’est exister et récupérer une place. Démarche qui semble être un des objectifs principaux de Central Do Brasil, tandis que nos personnages mangent la route et que le duo Josué-Dora se fait plus tendre, à mesure qu’ils s’apprivoisent et se testent.

 

Central do Brasil

Central do Brasil

 

Tout est quête, recherche et évolution dans une savante maîtrise. On passe de l’image monochromatique d’une gare bondée à de vastes espaces sertis de couleurs. Le pays se découvre petit à petit à nos yeux en même temps qu’il offre une réflexion sur la nécessité d’introspection, le recours à la religion et son expression. Alors qu’ils n’ont plus un sou en poche et qu’ils sont à la recherche du père de Josué, c’est écrire des prières et des remerciements à Jésus pour des pèlerins qui permettra à Dora et Josué -que celle-ci appelle son “offrande expiatoire” -de se refaire financièrement.

 

Sans artifice, Central Do Brasil ne tombe jamais dans un mélo outrancier et peut se targuer d’avoir un casting pertinent à l’union parfaite. Il faut alors voir et revoir ce film touchant et juste, magnifié par une esthétique du réel et une proximité certaine avec son sujet.

 

 

 

  • CENTRAL DO BRASIL
  • Version restaurée 4K
  • Sortie salles : 11 juillet 2018
  • Réalisation : Walter Salles
  • Avec : Fernanda Montenegro, Marilia Pera, Vinicius De Oliveira, Soia Lira, Othon Bastos, Matheus Nachtergaele, Caio Junqueira, Esperança Motta, Otavio Augusto, Matheus Nachtergaele
  • Scénario : Marcos Bernstein, Joao Emanuel Carneiro, Walter Salles
  • Production : Robert Redford, Walter Salles, Martine de Clermont-Tonnerre, Arthur Cohn
  • Photographie : Walter Carvalho
  • Montage : Felipe Lacerda, Isabelle Rathery
  • Costumes : Cristina Camargo
  • Musique : Jaques Morelenbaum, Antonio Pinto
  • Distribution : Les Films du Camélia
  • Durée : 1h45

 

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