Ressortie / Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino : critique

Publié par Sévan Lesaffre le 3 août 2018

Synopsis : 1968. Cinq amis, Mike, Steven, Nick, Stan et Axel, travaillent dans l’aciérie de la ville de Clairton, Pennsylvanie. Unis par un travail éprouvant, les cinq hommes forment une bande très liée. La vie suit son cours dans ce bourg d’immigrés russes où les histories de coeur vont bon train : Steven épouse Angela, bien que celle-ci soit enceinte d’un autre, tandis que Nick flirte avec Linda, laquelle semble quelque peu troubler Mike. Mais cette tranquillité est rattrapée par la lointaine guerre du Vietnam lorsque Mike, Steven et Nick sont mobilisés pour partir au combat. L’expérience traumatisante du conflit va alors considérablement bouleverser leurs rapports une fois rentrés au pays..

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Voyage au bout de lenfer - affiche version restauree

Voyage au bout de l’enfer – affiche version restaurée

À l’occasion de son quarantième anniversaire, Voyage au bout de l’enfer réalisé par Michael Cimino bénéficie d’une nouvelle remasterisation en 4K, distribuée par Carlotta Films. Ce drame sorti en 1978, chef-d’œuvre absolu du cinéaste originaire de New York (Le Canardeur, La Porte du Paradis, L’Année du Dragon) est l’un des premiers films américains à traiter de la guerre du Vietnam et de ses répercussions aux États-Unis. Mettant en vedette des grands noms d’Hollywood tels que Robert De Niro (Taxi Driver, Le Parrain), John Cazale (Conversation secrète, Un après-midi de chien), John Savage (Hair, La Ligne rouge), ou encore Meryl Streep (La Vie privée d’un sénateur, Out of Africa) et Christopher Walken (Pulp Fiction, Dead Zone), Voyage au bout de l’enfer raconte l’amitié de trois ouvriers partis combattre —lesquels resteront marqués par des séquelles physiques ou psychologiques—, avant, pendant et après l’horreur froide de ce conflit historique. Le scénariste Deric Washburn (Silent Running, The Border), qui adapte ici un récit de Louis Garfinkle, Quinn Redeker et Michael Cimino lui-même, parvient à lier la puissance épique du film de guerre à l’émotion déchirante du drame intime tout en découpant judicieusement son intrigue en trois actes. Dans cette fresque grandiose de trois heures —en partie tournée en Thaïlande—, Cimino brise le silence, captive et bouleverse le spectateur en développant des motifs tragiques, avant de porter un regard sans concession sur une Amérique chaotique, corrompue par la débâcle vietnamienne, en proie aux désillusions et à la violence urbaine.

 

Voyage au bout de lenfer

Voyage au bout de l’enfer

 

Ce triste portrait des États-Unis se situe quelque part entre héroïsme et patriotisme aveugle, faux espoir et ignorance. Ici, l’action repose sur la détention des personnages et la torture à laquelle ils sont soumis par leurs geôliers. Chaque protagoniste est un survivant, transformé par les atrocités du conflit vietnamien : Michael Vronsky (le chasseur de daims), campé par le prodigieux De Niro, revient indemne mais écrasé par un sentiment de culpabilité et voit son rapport aux autres lui échapper, Steven (Savage) est mutilé et Nick (Walken) perd mentalement prise avec la réalité. Capturés par les Vietcongs, ils vivent emprisonnés dans des cages immergées —n’en sortant que pour être commis d’office au sinistre jeu de la roulette russe—, avant que le destin ne les sépare.

 

Dans ce témoignage poignant, Cimino pousse la tension jusqu’à son paroxysme et privilégie l’humain en mettant en scène les conséquences de la barbarie sur ses trois personnages principaux. Il revendique ici un cinéma intimiste et non politique. Pourtant, la mise en scène de Voyage au bout de l’enfer ressemble aux grandes fresques issues du classicisme hollywoodien, aux productions flamboyantes de David O. Selznick (Autant en Emporte le Vent de Victor Fleming) ou, à la mégalomanie illuminée de Francis Ford Coppola (Apocalypse Now). Le spectateur retient l’harmonie de l’ensemble : les extérieurs et la lumière soignée de Vilmos Zsigmond (Rencontres du troisième type, La Porte du Paradis, Blow Out), les passages musicaux lyriques de Stanley Myers (The Walking Stick, Une nuit de réflexion) ainsi que l’intensité de l’interprétation entre autres (John Cazale, qui apparaît pour la dernière fois à l’écran, émeut dans le rôle de Stan).

 

Voyage au bout de lenfer

Voyage au bout de l’enfer

 

Il y a peu de dialogues dans Voyage au bout de l’enfer, mais les silences sont superbes. Le film concentre toute l’euphorie du Nouvel Hollywood et contient l’une des plus fortes transitions de l’histoire du cinéma : un Nocturne de Chopin au piano dans un bar de Pennsylvanie, puis un silence précédant un bombardement au Vietnam. Le standard de la chanson Can’t Take My Eyes Off You de Frankie Valli est également utilisé à plusieurs reprises, notamment lors d’une partie de billard. En outre, le réalisateur dénonce le problème de classe inhérent à la société américaine, thème récurrent dans sa filmographie. Ces soldats issus de l’immigration slave s’intègrent au peuple américain à travers la profession d’ouvrier sidérurgiste. L’univers social des personnages est donc particulièrement détaillé dans Voyage au bout de l’enfer : le cinéaste cherche ainsi à montrer que les appelés au front, ouvriers et émigrés, sont souvent les exclus du rêve américain et que l’appartenance à la grandeur de la nation américaine se gagne par le sacrifice de leur intégrité physique et mentale et de leur existence. 

 

Spectaculaire, explosif et exalté, Voyage au bout de l’enfer s’impose comme un long métrage à contre-pied du genre —rencontrant un succès public et critique triomphal— et fait l’objet d’une lourde controverse lors de sa sortie, notamment en raison de sa célèbre séquence de roulette russe étirée sur une quinzaine de minutes. Il est toutefois sacré par cinq Oscars en 1979, dont ceux du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur montage pour Peter Zinner, ainsi que celui du meilleur acteur dans un second rôle pour l’excellent Christopher Walken (dont il s’agit du premier rôle important). Film d’une perfection éblouissante, d’une richesse étonnante et chef-d’œuvre indiscutable de Michael Cimino, Voyage au bout de l’enfer demeure une œuvre allégorique essentielle au panthéon du septième art. La sortie du coffret Blu-Ray 4K 40ème anniversaire est prévue pour le 21 août chez Studio Canal.

 

Sévan Lesaffre

 

 

 

  • VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER (The Deer Hunter)
  • Ressortie salles : 25 juillet 2018 + sortie édition 40e anniversaire le 21 août 2018
  • Version restaurée 4K
  • Combo Blu-ray / DVD 4K Ultra HD
  • Réalisation : Michael Cimino
  • Avec : Robert de Niro, John Cazale, John Savage, Meryl Streep, Christopher Walken, George Dzundza, Chuck Aspegren, Shirley Stoler, Rutanya Alda, Pierre Segui, Richard Kuss, Mady Kaplan, Amy Wright, Mary Ann Haenel, Joe Grifasi
  • Scénario : Deric Washburn d’après une histoire de Louis Garfinkle, Quinn Redeker, Michael Cimino
  • Production : Barry Spikings, Michael Deeley, Michael Cimino, John Peverall
  • Photographie : Vilmos Zsigmond
  • Montage : Peter Zinner
  • Décors : Richard C.. Goddard, Alan Hicks
  • Costumes : Sandy Berke Jordan, Laurie Riley, Eric Seelig
  • Musique : Stanley Myers
  • Distribution : Carlotta Films
  • Durée : 3h03
  • Sortie initiale : 8 décembre 1978 (États-Unis) – 7 mars 1979 (France)

 

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