Synopsis : Digger Rockwell, magnat du pétrole, apprend que ses forages au Groenland ont provoqué le détachement d’un énorme iceberg qui va bientôt percuter l’Europe. Avec l’aide de Compson, le président des États-Unis, Digger tente de sauver leur peau.
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Alors que Tom Cruise nous avait habitués aux rôles d’action depuis une vingtaine d’années, quelle surprise de le retrouver métamorphosé dans Digger. Adieu t-shirt moulant et sourire hollywoodien : ici, on découvre un ventre arrondi, un crâne dégarni et une démarche pour le moins particulière. Réalisé par le Mexicain Alejandro González Iñárritu (The Revenant), le film joue d’emblée avec cette image de l’acteur vieillissant et enlaidi. Mais la véritable surprise est ailleurs. Car si l’on savait à quoi ressemblait Tom Cruise, on était loin de se douter de ce que le long-métrage lui-même nous réservait. Sa bande-annonce énigmatique et son absence lors des festivals ont permis de soigneusement entretenir le mystère autour de son histoire et de ses véritables intentions. Une stratégie marketing qui fonctionne, puisque rien ne nous prédisposait à être aussi agréablement surpris par Digger. L’intrigue pourrait pourtant se résumer en quelques lignes. Digger Rockwell (Tom Cruise), milliardaire tout-puissant qui se croit maître du monde, vit dans une somptueuse propriété en pleine nature, entouré de trophées de chasse, de son personnel et de sa vieille chatte. Héritier d’une fortune pétrolière bâtie sur trois générations, il a su faire prospérer son empire jusqu’à exercer une influence considérable sur le pouvoir politique. Entouré d’experts en sécurité environnementale, dont il ignore systématiquement les avertissements, Digger poursuit ses activités sans se soucier des conséquences. Jusqu’au jour où les infrastructures qu’il exploite au Groenland, véritables piliers de sa fortune, font peser une menace sur l’ensemble de la planète. Face à l’imminence de la catastrophe, le milliardaire mobilise alors le président américain et toute la puissance de l’appareil militaire pour mettre au point une stratégie censée sauver le monde.
Sur le papier, le scénario peut sembler familier, voire proche de certaines dérives bien réelles : des milliardaires déconnectés des conséquences de leurs décisions, pour qui les crises environnementales deviennent presque un nouveau terrain de jeu. Et les vingt premières minutes ne rassurent pas forcément. Tout est volontairement énorme, l’humour vire au grotesque et la satire semble parfois trop évidente. Les gros plans en contre-plongée déforment les visages pour accentuer la grossièreté des personnages, Tom Cruise en fait des tonnes, les décors semblent parfois artificiels et tout le monde passe son temps à crier. Bref, on a un peu le tournis. Puis le film bifurque. Et c’est précisément là que la promotion, en restant particulièrement discrète, a bien joué son rôle. Sans trop en dévoiler pour préserver la surprise, disons simplement que Digger ne se contente pas de nous offrir ce grand cirque peuplé de milliardaires ridicules.
Plus qu’un simple Don’t Look Up aux discours écologiques attendus, le long-métrage pousse le spectateur à questionner sur son propre comportement face à la crise environnementale. Il n’hésite pas à nous placer dans des situations inconfortables et à retourner le miroir vers nous. Le grotesque et le rire servent alors à brouiller la frontière entre fiction et réalité : ce spectacle que l’on pourrait croire invraisemblable ressemble parfois dangereusement au monde dans lequel nous vivons. Digger interroge également, à travers une forme de mise en abyme, notre rapport au théâtre et à l’art, dans une démarche qui peut rappeler Birdman.
Cette bascule constitue l’une des grandes réussites du film. Mais elle ne doit pas faire oublier une mise en scène particulièrement travaillée. Rien de vraiment surprenant lorsque l’on connaît le réalisateur et son directeur de la photographie Emmanuel Lubezki, déjà récompensé de trois Oscars, mais chaque élément semble pensé avec précision. La demeure de Digger regorge de références à la nature : animaux empaillés, paysages grandioses, espaces immenses… Tout souligne le paradoxe d’un homme qui vit au milieu d’une nature spectaculaire tout en participant à sa destruction. Les personnages, eux, semblent sortir d’une caricature du cow-boy américain et du mythe de la ruée vers l’or : santiags, chapeaux, bolo ties, attitudes de mâles alpha et accents texans. Par moments, le long-métrage évoque même l’univers de Yorgos Lanthimos (Pauvres Créatures), ce qui n’est évidemment pas pour nous déplaire. Chaque cadre semble composé comme un tableau vivant.
Le casting porte également une grande partie du film. Digger est souvent très drôle grâce à ses interprètes et à des dialogues savoureux. On pense notamment à John Goodman (Cars, 10 Cloverfield Lane), qui livre une parodie hilarante de Trump en dirigeant persuadé d’être une sorte d’élu de Dieu, ou encore à Riz Ahmed (Sound of Metal, Night Call) excellent en responsable de la sécurité environnementale de l’entreprise. D’abord timide, presque effacé avec sa petite voix, son personnage tente progressivement de s’affirmer face à des hommes de pouvoir qui refusent de l’écouter. Chacun semble parfaitement à sa place. On regrettera peut-être que les personnages féminins soient davantage en retrait, surtout avec la présence d’actrices comme Sandra Hüller (Anatomie d’une chute, La Zone d’intérêt), dont on aurait aimé voir davantage.
Mais la véritable star reste, sans hésitation, Tom Cruise. Physiquement méconnaissable, il rappelle par moments son rôle dans Tonnerre sous les Tropiques (Tropic Thunder), mais c’est surtout par son jeu qu’il étonne : il fait rire, peut se montrer touchant et n’hésite jamais à aller dans l’excès. Le plus intéressant reste toutefois le choix d’un personnage qui prend le contrepied de son image habituelle. Après les héros patriotiques de Top Gun: Maverick ou de Mission: Impossible – The Final Reckoning, Cruise incarne ici un homme qui concentre tout ce que ces figures héroïques cherchent habituellement à combattre. Et le film va encore plus loin en portant un regard particulièrement critique sur les États-Unis, jusqu’à donner l’impression d’assister à une forme de mise à mort symbolique du rêve américain. Certains voient déjà en l’acteur un potentiel candidat aux Oscars. Reste à savoir s’il sera effectivement nommé, mais une chose est certaine : il signe ici un rôle qui ne laisse pas indifférent.
Si Alejandro Iñárritu flirte parfois avec l’auto-sabotage, sa mise en scène, proche d’une gigantesque farce théâtrale qui fait mal à la tête, laisse volontairement le spectateur dans le doute. Faut-il en rire, en pleurer, s’énerver ou se révolter ? Depuis sa sortie, le film divise. On peut rejeter son outrance ou, au contraire, se laisser embarquer par son audace, la proposition reste toutefois singulière. Et rien que pour cela, Digger mérite d’être découvert.
Emma Pauchont
- DIGGER
- Sortie salles : depuis le 30 septembre 2026
- Réalisation : Alejandro González Iñárritu
- Avec : Tom Cruise, John Goodman, Riz Ahmed, Jesse Plemons, Sandra Hüller, Sophie Wilde, Michael Stuhlbarg, Emma D’Arcy, Burn Gorman, Robert John Burke
- Scénario : Alejandro González Iñárritu, Alexander Dinelaris Jr., Nicolás Giacobone et Sabina Berman
- Production : Alejandro González Iñárritu, Tom Cruise
- Photographie :Emmanuel Lubezki
- Montage : Conor O’Neill
- Décors : Anna Pinnock
- Costumes : Jacqueline West
- Musique : Cosmo Sheldrake
- Distribution : Warner Bros. Pictures
- Durée : 2 h 09


