La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer : critique

Publié par CineChronicle le 4 février 2024

Synopsis : Durant la Seconde Guerre mondiale, Rudolf Höss, directeur d’Auschwitz, et sa femme Hedwig tentent de construire une vie de rêve pour leur famille dans une maison et un jardin situés à proximité du camp.

 

♥♥♥♥♥

 

La Zone dinteret - affiche

La Zone d’intérêt – affiche

La Zone d’intérêt désignait un terme administratif employé par les dirigeants nazis pour définir la zone de 40 km carrés autour du camp d’Auschwitz, en Pologne. C’est aussi le nom du nouveau long-métrage de Jonathan Glazer, le quatrième en 23 ans. Après Sexy Beast (2000), The Birth (2004) et Under the Skin (2013), le réalisateur britannique offre une œuvre historique, unique, clinique et puissante dans la façon de traiter l’horreur de l’Holocauste, qui fait appel à notre devoir de mémoire. Le film a remporté le Grand Prix du Jury et le Prix FIPRESCI lors du dernier festival de Cannes et a été nommé aux Oscars, aux Golden Globes et aux BAFTA. Sur fond de Seconde Guerre mondiale, La Zone d’intérêt se démarque de tout ce qui a été fait jusqu’à présent. Ici, Glazer décide de ne jamais montrer face caméra les atrocités commises, où plus d’un million de Juifs ont été exterminés à Auschwitz entre 1940 et 1945, sur les six millions pendant la Shoah, mais de les suggérer. Il se concentre ainsi sur la vie de famille ordinaire et banale du commandant nazi Rudolf Höss (Christian Friedel, Le Ruban blanc), de son épouse Hedwig Höss (Sandra Hüller, Anatomie d’une Chute) et de leurs quatre enfants. Dans cette maison, ils vivent la vie dont ils ont toujours rêvé, à quelques mètres de ce camp d’extermination et dont la seule frontière est un mur de pierre. Cet “espace vital” qui fait la fierté Hedwig Höss, est le principal lieu sur lequel le réalisateur se focalise. Il sonde le quotidien dans les moindres détails. À l’aide de nombreuses caméras, on observe les allées et venues et les habitudes des personnages à travers des plans fixes et des travellings lents. Il nous donne l’impression d’assister à une expérience de laboratoire, filmée par des caméras de surveillance. Glazer instaure une connexion entre le public et cette famille, procédant à une certaine identification par l’ordinaire, le commun, le banal : on écoute cette femme parler de son jardin fleuri, on voit les enfants jouer autour de la piscine, on regarde Höss fumant paisiblement son cigare après une journée de travail.

 

La Zone dinteret - The Zone of Interest

La Zone d’intérêt (The Zone of Interest) de Jonathan Glazer

 

Le réalisateur prend toujours soin de les capturer de loin, sans jamais utiliser de gros plans sur leurs visages afin de ne pas susciter d’émotions et de garder une distance avec eux. Toute la monstruosité dissimulée est suggérée par l’arrière-plan des images, des sons et des détails. Glazer signe une véritable prouesse sur le hors champ : la fumée d’un train arrivant à destination, les fumées des fours crématoires qui fonctionnent jour et nuit, les bâtisses du camp entourant la maison des Höss. Mais plus encore, il s’agit du travail colossal du sound designer Johnnie Burn, lauréat du Prix CST de l’artiste technicien, qui fait se succéder les sons de l’horreur : coups de fusil, cris de détresse, ordres hurlés en allemand, pleurs des bébés… Ces bruits de fond permanents appuient ce contraste frappant. La journaliste et réalisatrice Laura Poitras (Citizenfour) le formule d’ailleurs très bien, il y a « le film que l’on voit et le film que l’on entend ».

 

Ce qui nous est totalement insupportable n’est pour les membres de cette famille qu’un bruit anodin, même plus audible. Tout devient d’une banalité glaciale : les cendres servent d’engrais pour le jardin, les vêtements sont distribués à cette “reine d’Auschwitz” et à ses amies, le dernier garçon de la famille imite machinalement les bruits de l’industrialisation du génocide, qu’il entend au loin. La mise en scène au scalpel de Jonathan Glazer place et pousse le spectateur face au miroir de lui-même et à son propre oubli. Il finit par banaliser, par habitude, ce qu’il ne peut pas voir, ce qu’il ne cherche même pas à voir. On fait face ici à des gens des plus “ordinaires”, ôtés de tout signe distinctif et caricatural qui définit le régime nazi. Une parfaite illustration de la banalité du mal, instillée dans le quotidien.

 

La Zone dinteret - The Zone of Interest

La Zone d’intérêt (The Zone of Interest) de Jonathan Glazer

 

La Zone d’intérêt est une œuvre qui doit ainsi rappeler à tous que l’Histoire doit servir à comprendre notre présent en apprenant des erreurs/horreurs du passé. Le film fait d’ailleurs un parallèle surprenant et ambigu vers la fin entre deux époques. Il montre également que la déshumanisation peut prendre plusieurs formes, aussi bien physique à l’intérieur des camps que métaphorique au sein de la famille.

 

Florian Rouaud

 

 

 

  • LA ZONE D’INTÉRÊT (The Zone of Interest) 
  • Sortie : 31 janvier 2024
  • Réalisation : Jonathan Glazer 
  • Avec : Sandra Hüller, Christian Friedel, Freya Kreutzkam, Ralph Herforth, Max Beck, Ralf Zillmann, Imogen Kogge, Stephanie Petrowitz, Johann Karthaus, Marie Rosa Tietjen, Luis Noah Witte, Nele Ahrensmeier, Andrey Isaev, Medusa Knopf, Julia Polaczek
  • Scénario : Jonathan Glazer, librement adapté du livre du même nom de Martin Amis
  • Production : Ewa Puszczyńska, James Wilson
  • Photographie : Lukasz Zal
  • Montage : Paul Watts
  • Décors : Chris Oddy,  Joanna Maria Kus
  • Costumes : Malgorzata Karpiuk
  • Son : Johnnie Burn
  • Musique : Mica Levi
  • Distribution : BAC Films
  • Durée : 1 h 45

 

A la Une

Expo / Marie-Antoinette de Sofia Coppola à Versailles : dans les coulisses d’un film devenu culte

À l’occasion des vingt ans de Marie-Antoinette, le château de Versailles ouvre les portes des coulisses du film de Sofia… Lire la suite >>

Oscars 2027 :  Minotaure d’Andreï Zviaguintsev choisi pour la représenter la France

Réalisé par le Russe Andreï Zviaguintsev et financé par des producteurs français, ce long-métrage engagé ancré dans la Russie contemporaine… Lire la suite >>

Catherine Ringer, voix déjantée des Rita Mitsouko, nous quitte à l’âge de 68 ans

“C’est la mort qui l’a assassinée.” Près de vingt ans après la disparition du guitariste Fred Chichin, son compagnon à… Lire la suite >>

I Play Rocky : une affiche triomphante pour la chronique biographique de la genèse contrariée du film de boxe culte par Peter Farrelly

Ovationnée lors de sa projection en avant-première au Festival International du Film de Toronto (TIFF), la success story entreprend son… Lire la suite >>

Sandra Hüller incarnera l’écrivain Wolfgang Herrndorf dans le prochain film de Maria Schrader

Sandra Hüller continue d’enchaîner les projets aux horizons très différents. L’actrice allemande prêtera ses traits à l’écrivain Wolfgang Herrndorf dans… Lire la suite >>

Nos vidéos

Box OFFICE France

Titre Cette sem. Nbr Sem. Cumul
1 HEART OF THE BEAST 502 865 1 502 865
2 RESIDENT EVIL 248 732 2 621 548
3 AVENGERS : ENDGAME EXTENDED 220 616 1 220 616
4 GARANCE 214 952 1 214 952
5 JUSTIN LE JUSTE 98 915 1 98 915
6 TOMBE DU CIEL 91 088 7 2 177 990
7 PRIMETIME 78 214 1 78 214
8 SPIDER-MAN : BRAND NEW DAY 76 403 9 8 388 607
9 L'ODYSSEE 76 278 11 8 012 314
10 LA VIE D'UNE FEMME 69 054 3 330 500

Source: CBO Box office

Nos Podcasts