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[Copyright©ND – archive presse oct 2008] Quatre mois et trois projections en commission auront été nécessaires à Pascal Laugier pour que Martyrs soit reconnu comme une œuvre de création cinématographique à part entière et puisse vivre de son exploitation commerciale. Rappel des faits et explications des principaux protagonistes.

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Un projet viscéral

Martyrs est né d’un concours de circonstances. Pascal Laugier développait avec le producteur et patron d’Eskwad, Richard Grandpierre un projet différent lorsque Manuel Alduy, aujourd’hui Directeur du Cinéma du Groupe Canal+, qui était à la recherche de scénarios de genre pour sa case « French frayeur », se rapprocha d’eux. Leur précédente collaboration fructueuse sur Saint-Ange leur avait donné l’envie de retravailler ensemble. Ils repartent pour une nouvelle aventure.

Pascal Laugier L’écriture a duré 7 mois, 3 versions pour un budget d’un peu plus de 2,5 millions d’euros. Le thème du film est inspiré par l’état d’esprit dans lequel se trouvait le réalisateur, il y a un an et demi. L’idée et le lien qui lui tenaient à cœur étaient de raconter l’histoire d’Anna (Morjana Alaoui) qui est amoureuse de Lucie (Mylène Jampanoï). Une histoire impossible. Pascal Laugier sortait d’une expérience similaire : « J’étais à un passage de ma vie très compliqué, très noir. Des choses autour de moi m’asphyxiaient. Certaines histoires d’amour vous tuent. Vous tombez désespérément amoureux de personnes dont vous sentez qu’elles vont vous emmener à votre propre mort. Vous êtes incapables de bouger. Et vous devez mourir pour pouvoir quitter cette histoire. Martyrs est un film sentimental, je l’ai écrit d’une manière mélodramatique, sans aucune réflexion, ni autocitation, ni référence. Je l’ai perçu comme un moyen d’en parler au premier degré, sans rien laisser hors champs. Quand on manipule un matériel aussi délicat et fragile que la torture et le traumatisme des enfants, bien évidemment, j’ai réfléchi et j’ai analysé le matériel. Aujourd’hui, j’assume et je signe chaque plan et chaque ligne du scénario ».

La première scène que le cinéaste avait en tête : « Une fille tape à la porte d’une famille française qui prend son petit-déjeuner un dimanche matin et lorsque le père ouvre, elle abat tout le monde à coups de fusil de chasse ». Il s’est ensuite posé la question : pourquoi fait-elle cela ? Il est allé en amont et en aval du scénario et l’histoire s’est déroulée instinctivement.

Un film totalement visuel, avec soixante lignes de dialogues tout au plus, qui se décompose en 3 actes. La volonté de Pascal Laugier était que le spectateur ne devait pas avoir 5 minutes d’avance sur le scénario. Il égrène ainsi un certain nombre de questions et les réponses sont données tout au long du film jusqu’au 3ème acte, inattendu, extrêmement dur, déstabilisant et bouleversant.

Le tournage à Montréal a duré une quarantaine de jours, en grande partie en studio. Il fut difficile et extrême : « Martyrs est un film très organique », explique Pascal Laugier. Mylène Jampanoï devait pleurer et hurler tous les jours pendant 12 heures d’affilée. C’était un investissement physique et d’énergie intense. Quand elle était prête, il fallait que tout soit prêt pour filmer la scène.

En plein milieu du tournage et avant qu’elle ne débute toutes ses scènes très physiques, Morjana Alaoui s’est cassée trois os, suite à un accident sur le plateau. Tout a été interrompu pendant deux mois le temps qu’ils se ressoudent. C’était symbolique de la difficulté à faire ce film. Le processus de tournage était également ingrat. Caméra portée la plupart du temps, avec aussi des travellings et des plans fixes. On ne répétait quasiment plus car je voulais que les réactions soient prises sur le vif. Puis l’enfer absolu des effets spéciaux qui ne fonctionnent pas quand il le faut : le sang, les prothèses en latex. Quand on doit combiner cela avec la comédienne qui pleure pour de vrai, c’est difficile ».

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Buzz et Polémique

Le visionnage de Martyrs a eu lieu le 24 avril en sous-commission, recevant une mesure d’interdiction aux moins de 18 ans (16 ans + avert = 1 voix / 18 ans = 5 voix). Cette sous-commission n’est là qu’à titre indicatif et sert en quelque sorte de baromètre, mais lorsqu’elle se prononce en faveur d’une interdiction, le film est projeté en commission plénière.

Trois semaines plus tard, le Festival de Cannes débute. Le métrage franco-canadien, non retenu aux sélections, est montré au Marché du Film. Une cinquantaine de pays l’achètent. De par son scénario structuré sur la manière de traiter la souffrance physique et psychologique à l’état brut, sa liberté de ton et de réalisation, sa radicalité poussant son cinéma d’horreur jusqu’au boutisme sans jamais présenter de violence gratuite, le cinéaste provoque un buzz qui délie les langues sur la croisette et oblige l’audience à se positionner. Certains le considèrent comme l’un des meilleurs films de genre de l’histoire du cinéma français, d’autres le clouent au pilori.

Le 29 mai, Martyrs est projeté en commission plénière. L’interdiction aux moins de 18 ans est maintenue à une voix près (18 ans = 13 voix / 16 ans = 12 voix). C’est surtout la seconde partie du film qui a suscité un débat houleux. Lorsque les membres débattent sur une oeuvre, l’appréciation s’effectue sur des thèmes comme la violence, les repères de comportement, les références culturelles et sociales, le climat de l’œuvre, la place que le film fait au spectateur…

Ils ne jugent pas sur l’aspect artistique, sur l’imaginaire ou sur le sens des images, mais ils connaissent les conséquences économiques fâcheuses de diffusion lorsqu’elle vote en faveur de cette interdiction. Un producteur, représentant de l’UPF au nom de l’APC, avait assuré à Richard Grandpierre qu’il serait présent pour défendre Martyrs. Mais il n’est pas venu : « Nous aurions obtenu l’égalité des votes et dans ce cas de figure, la voix de la présidente de la Commission compte double. Nous aurions pu probablement éviter cette sanction. Je lui ai fait bien comprendre mon courroux ». Résultat : une vingtaine d’organisations du cinéma et de la critique s’élèvent contre cet avis dans leur communiqué respectif « dénonçant l’irresponsabilité de la Commission de Classification et demandent au Ministre de la Culture, Christine Albanel, de procéder à un réexamen.

Aujourd’hui, la mesure du moins de 18 ans correspond à une interdiction quasi-totale d’exploiter le film ». La SRF précise que la décision prise est en totale contradiction avec sa mission, celle de protéger sans censurer. Le cinéma est un procédé de création qui a pour objectif de satisfaire tous les publics.

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Lorsque Saw III a écopé du moins de 18 ans, il n’y a eu aucune mobilisation car c’est un film américain connu qui a déjà un succès mondial. La profession avait cependant prévenu que cela toucherait bientôt un film français. Mentalement, ces films estampillés moins de 18 ans sont assimilés au X pour la plupart des spectateurs, y compris juridiquement pour le CSA et les télévisions dans leur programmation. Économiquement, l’exploitation en salles est réduite et le circuit UGC ne souhaite plus les distribuer. Le film est déjà mort-né avant même sa sortie et part avec un handicap majeur. Wild Bunch a donc annoncé la suspension de la sortie du film, prévue le 18 juin.

Le 3 juin, le distributeur adresse une lettre au Ministre de la Culture, lui demandant « de ne pas suivre la recommandation et de prononcer une mesure de restriction aux moins de 16 ans qui paraît plus appropriée pour cette œuvre ». Le 8 juin, Pétition pour sauver Martyrs lancée et mise en ligne sur le net par le site belge cinemafantastique.be. Le 9 juin, Le réalisateur, le producteur et le distributeur sont reçus par le cabinet du Ministre de la Culture pour présenter les arguments de l’auteur, notamment la démarche artistique à l’origine de ses choix. « Nous avons surtout insisté sur le fait que nous n’étions pas contre cette interdiction » ajoute Richard Grandpierre « Le problème, c’est qu’elle représente une sanction économique et condamne le film à être vu par personne. Canal+ l’a préacheté et n’aurait pas pu le diffuser. La chaîne a droit à 2 films moins de 18 ans par mois. Elle aurait donc déprogrammé un porno pour le diffuser un samedi soir à partir de minuit, une seule fois. C’était difficile d’être assimilé à ce type de films ».

Censure Martyrs - source SRFSuite à cet entretien, la Ministre décide alors « de recourir à l’article 4 du décret du 23 février 1990 qui prévoit qu’avant de statuer sur le visa d’un film, le ministre chargé de la culture a la faculté de demander à la commission un nouvel examen du film ». Le 13 juin, Manifestation Martyrs, Place du Palais Royal à Paris, face au Ministère de la Culture, lancée par le réalisateur Fernando de Azevedo. Le 18 juin, en réponse à la lettre du distributeur et à l’entretien avec les protagonistes du film, la Ministre s’adresse à la Présidente de la Commission, Sylvie Hubac, et lui suggère de disposer d’une nouvelle délibération. Le 1er juillet, lors du nouvel examen au CNC, la Commission statue sur une mesure d’interdiction aux moins de 16 ans avec avertissement (16 ans = 14 voix / 18 ans = 12 voix). Le 2 juillet, la Ministre suit cette recommandation et délivre un visa assorti à cette interdiction. Le 3 juillet, la sortie du film est enfin annoncée officiellement pour le 3 septembre 2008.

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Martyrs a ému une grande majorité de professionnels du cinéma, de la presse et de spectateurs. Tous se sont mobilisés et la décision s’est réglée en faveur du film, disposant d’une nouvelle jurisprudence après celle de Saw III. « Malheureusement, ce qui s’est passé avec Martyrs n’ouvrira pas de brèche » avoue Richard Grandpierre « Ceux qui sont susceptibles d’écrire, de réaliser et même de produire ce type de film, ne prendront pas le risque d’écoper d’un moins de 18 ans. Ils feront des films un peu plus aseptisés. Cela va probablement freiner une part de créativité ».

Martyrs a été distribué dans 69 salles en France seulement, dont 12 sur Paris/Périphérie. Richard Grandpierre reste plus optimiste sur le DVD : « Les ventes peuvent proportionnellement mieux marcher qu’en salle. La clientèle est plus affirmée sur les films de genre. Si les premières semaines d’exploitation à la FNAC ou Virgin sont bien mises en avant, les clients l’achèteront, en partie grâce à son écho médiatique. À l’international, Martyrs a été sélectionné au TIFF, à Sitges, à Rome… et aura une exploitation vidéo par ceux qui l’ont acheté. Pour Pascal Laugier, le pari est gagné. En tant qu’auteur et metteur en scène, ce film lui donne un certain galon ».

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