Naissance d’Un Prophète

Publié par Nathalie Dassa le 14 juin 2010

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[Copyright©ND – archive web oct 2009] Multi-primé avec 9 César – dont Meilleur Scénario, Meilleur Acteur, Meilleur Réalisateur et Meilleur Film – le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2009 ou encore le Bafta du Meilleur Film Étranger, Un Prophète est avant tout l’histoire d’un coup de foudre unanime, portée par les protagonistes à l’origine du projet. Retour sur un film magistral et révélateur d’un réel travail d’écriture qui conquiert avec sa structure scénaristique inédite. Rencontre avec Abdel Raouf Dafri, Nicolas Peufaillit et Thomas Bidegain.

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L’idée originale est née en 2003. Abdel Raouf Dafri, nourri par les films américains qui abordent le plus souvent la communauté tel Le Parrain de Francis Ford Coppola (son œuvre suprême de référence), s’est interrogé sur la place des arabes en France et a imaginé un personnage qui se servirait de son esprit pour se structurer. Pour cela, il faudrait un parrain. le scénariste a puisé dans sa propre vie : son éducation, ses lectures. Le Parfum de Süskind l’a beaucoup marqué. L’idée de ce personnage vierge de tout, qui grandit comme un organisme sans avoir conscience qu’il est un être humain, l’a fasciné : il a juste un talent. « Malik est comme cela. Il a une capacité à se fondre, à plier et à comprendre instinctivement où est son intérêt. Il est débarrassé de tous les oripeaux de l’orgueil. Petit à petit, il se constitue, observe, écoute et baisse la tête car il sent qu’il pourra la relever un jour. Les corses l’ont choisi, cela aurait pu être les albanais. Une organisation criminelle peut se fonder dans les quartiers, mais pas avec les voyous des banlieues car ce sont des individualistes complètement désorganisés. Ceux susceptibles de la créer sont les musulmans car ils recadrent. Ils ont l’aura du respect lié à la religion. Même le voyou le plus barbare s’y plie. La première religion présente dans les prisons est musulmane, c’est un fait fondé. Si Malik doit monter une organisation et la structurer, ce sera avec eux».

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Rencontres décisives

Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit se sont rencontrés en 2002 sur la base d’un autre projet chez Canal+ Écriture : « Quand Abdel m’a parlé du Prophète et du personnage, c’était une vraie réalité française avec un tel souffle épique qu’il était impossible de travailler sur un autre projet » indique Nicolas Peufaillit. « Nicolas est beaucoup plus posé, plus réfléchi, il est meilleur que moi en structure » poursuit Abdel Raouf Dafri, « je voulais quelqu’un comme lui pour ne pas tomber dans le film ethnique. Le personnage principal n’est pas arabe et je suis très porté sur mes origines, mais je ne voulais pas aller vers le Spike Lee ».

Avec une histoire embryonnaire de 5 pages, Canal+ les dirige vers Marco Cherqui, qui a acheté les droits, avancé les fonds sans réalisateur attitré et investi sur deux inconnus sur la promesse d’un personnage puissant qui évolue dans un milieu carcéral : « on ne voulait pas qu’un producteur arabe ou noir s’empare du projet » confie Abdel Raouf Dafri, « il en aurait fait un film ethnique avec un parti pris ethnique. Lorsque Norman Jewison réalise Dans la chaleur de la Nuit, il est toujours plus intéressant qu’un blanc traite d’un personnage noir qu’un Spike Lee ».

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Scénario original

Leur rencontre avec Jacques Audiard s’est faite sur la base d’un traitement. Au départ, il n’était que conseiller à l’écriture. Son nom était juste apposé sur la page de garde. Les scénaristes avaient des séances de travail informelles avec lui chaque mois : « Quand il l’a eu en main, il nous a dit « Très bien, il y a 6h de films » raconte Nicolas Peufaillit. « C’était pour le coup trop de rise & fall. On a réécrit pendant plus d’un an la V1 et la V2 et Jacques nous posait des questions. Il a vraiment été un scénariste avec nous : l’histoire toujours l’histoire. Lorsqu’il l’a récupéré, il a mis du temps avant d’accepter ».

Leur scénario se divisait en deux : une partie intérieure prison et une partie extérieure tel Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. L’histoire commençait dans un centre pour mineur où Malik (14 ans) commettait un acte terrible : « ce n’était ni un costaud, ni un middle-man dans une organisation, il était dans la survie » explique Nicolas Peufaillit, « il fallait montrer le contraste entre le fait qu’on lui donnait 2 jours dans cette prison et l’empathie que l’on ressentait à cet instant car il avait plus fort que lui en permanence. Il se laissait sous estimer car de cette manière, il pouvait se construire ». Les langues corses et arabes étaient déjà présentes dans leur version : « Ce qui m’excitait au départ, c’est que mon personnage était un jeune caïd qui devenait vraiment un gros caïd » précise Abdel Raouf Dafri.

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Déstructuration du scénario

Jacques Audiard a validé le projet en 2006. Thomas Bidegain avait déjà travaillé avec le cinéaste sur De battre mon coeur s’est arrêté à la production Why Not. « Leur scénario dégageait une énergie folle ! C’est en discutant avec Jacques et en proposant « les permissions » de Malik que j’ai pu être sur le projet. Pour que cela reste intéressant et génère de l’ironie, il était nécessaire qu’il rentre en prison au début et qu’il en sorte à la fin. Il devait avoir, au milieu, des perms qui lui permettent de faire dehors en temps compté, ce qu’il faisait en prison en totale liberté. Il fallait qu’il s’endurcisse ».

Après un an et demi d’échanges, Jacques et Thomas ont écrit un traitement d’une trentaine de pages en quatre mois sur la base du scénario original. Thomas a livré une V0 de 150 pages environ qui comportait toutes leurs idées. Ils ont ensuite élagué et réécrit tous les jours pendant 3 ans en s’isolant en dehors de la capitale. Ce fut un travail à quatre mains avec de véritables avancées où les règles se fixaient progressivement : « Malik nous intéresse quand il apprend », le « wysiwyg » (what you see is what you get), le passage du temps, le chapitrage…

Environ 6 versions définitives ont été écrites. Ce qui les a beaucoup aidés, ce fut d’arrêter de travailler en actes, un long processus de déstructuration du scénario. Leur difficulté : la machine à faire passer le temps : « Leur version se passait sur une dizaine d’années » explique Thomas Bidegain, « il aurait fallu trois comédiens pour jouer Malik. Nous avons réduit le temps à 6 ans. En abandonnant la structure en actes, méthode venue des séries où il n’y a pas de rise & fall, de dedans/dehors et d’histoire en 3 actes, cela a donné plus de souffle, de liberté et d’insécurité ; à savoir pas de repère visible, un personnage peut arriver sans qu’on s’y attende. C’est l’effet de réel. Ce scénario fonctionne par épisode, d’où le chapitrage chronologique et thématique du film ».

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Un Prophète de Jacques Audiard

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Work in progress

Le personnage de Malik est désormais présenté comme un sdf sans identité et non plus comme un jeune caïd. Ses facultés d’apprentissage vont devenir le centre d’intérêt ; il apprend à lire, à écrire, le corse, le business et à manipuler tout le monde : « nous avions une règle le « wyziwyg », explique Thomas Bidegain. « Le danger, c’est apprendre pour devenir omniscient ; à savoir un personnage parti de très bas qui tout d’un coup devient savant et prévoit le mouvement des uns et des autres. Malik est dans cette dynamique. Le spectateur doit le voir répéter sa leçon, apprendre le corse… Il comprend vite ce qu’on attend de lui et la place qu’on va lui donner. Il n’est donc plus un inadapté mais un suradapté. Le personnage fantôme « Reyeb » est la première humanité qu’il enlève et cela devient son acte fondateur qui va lui donner une conscience et lui permettre de s’imaginer ailleurs, d’observer et de comprendre. Tout le côté folklore corse et imam faisait partie du « papier peint ». Malik devait naviguer entre plusieurs communautés. C’est la fiction qui nous intéressait, pas de partir sur un fait de société ».

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Un Prophète

Jacques Audiard et Thomas Bidegain ont transmis à Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit le scénario définitif. « Le Prophète » était devenu « Un Prophète » : « notre version tendait vers le polar, le film noir, dur, tendu, nerveux. Leur version a beaucoup plus de hauteur de ton avec la comédie, le fantastique, l’onirisme et la poésie » précise Nicolas Peufaillit. « Ils ont rendu Malik plus humain, plus touchant et plus empathique » renchérit Abdel Raouf Dafri, « ils ont montré tout le background qu’on ne voulait pas forcément montrer. Jacques Audiard a compris ce que le mental arabe voulait dire. Sa version du film est inédite quand on voit la production habituelle du cinéma français. On a vraiment eu la chance d’avoir un grand metteur en scène qui est en plus un grand scénariste. C’est comme Scorsese, Stone ou Coppola, car à la base ce sont des auteurs ! ».

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De g. à dr. : Thomas Bidegain, Nicolas Peufaillit, Jacques Audiard, Tahar Rahim, Hichem Yacoubi et Abdel Raouf Dafri

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Thomas Bidegain

Après avoir été distributeur (Ice Storm de Ang Lee, sélectionné à Cannes en 1997), producteur chez Why not et écrivain (Arrêter de fumer tue, publié en 2007), Thomas Bidegain s’affirme aujourd’hui comme scénariste. Il a coécrit avec Bernard Chambaz et Marion Doussot, le film S qui sera réalisé par Gilles Porte, adapté librement du roman Indochine Camp 117. Il travaille actuellement sur le prochain film de Jacques Audiard, adaptation d’Un goût de rouille et d’os du canadien Craig Davidson, sur une série TV, Berlucci, créée par Abdel Raouf Dafri, produite par Tetra Média pour Canal+, et sur le prochain long-métrage de Nicolas Bary, Soda, coécrit avec Nicolas Peufaillit.

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Nicolas Peufaillit

Coscénariste sur Chrysalis, Les enfants de Timpelbach et consultant sur Un coeur simple et La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher, Nicolas Peufaillit travaille actuellement avec l’humoriste Manu Payet, sur une comédie produite par LGM ainsi que sur un film noir, inspiré de la vie d’Antonio Ferrara, produit par la Pan Européenne. Pour la télévision, il a développé avec Haut et Court Les Revenants, une série de 10×52′ pour Canal+, dont il a créé la bible et les personnages. Il travaille actuellement sur Berlucci d’Abdel Raouf Dafri. En parallèle, il est le créateur d’une jeune société de production, pépinière de jeunes auteurs, spécialisée dans le développement et le script doctoring : 3 projets originaux (cinéma et télévision) sont en train de voir le jour.

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Abdel Raouf Dafri

Créateur de la série La commune sur Canal+ et scénariste sur le diptyque Jacques Mesrine, Abdel Raouf Dafri travaille sur le prochain film de Romain Gavras, produit et distribué par Gaumont, avec Tahar Rahim dans le rôle-titre. Créateur de la série TV, Berlucci, il écrit avec Thomas Bidegain et Nicolas Peufaillit. Il travaille également avec ce dernier sur Les Tuniques bleues, produit par Marco Cherqui. Il a terminé l’écriture de L’Aviseur avec Gérard Depardieu, réalisé par Pierre Morel.

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