Mange tes Morts – Tu ne diras point de Jean-Charles Hue: critique

Publié par Didier Flori le 17 septembre 2014

Synopsis : Jason Dorkel, 18 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Il s’apprête à célébrer son baptême chrétien alors que son demi-frère Fred revient après plusieurs années de prison. Ensemble, accompagnés de leur dernier frère, Mickael, un garçon impulsif et violent, les trois Dorkel partent en virée dans le monde des « gadjos » à la recherche d’une cargaison de cuivre.

 

♥♥♥♥

 

Mange tes Morts - affiche

Mange tes Morts – affiche

Jean-Charles Hue avait choisi pour son premier long métrage La BM du Seigneur en 2010, une forme qui mêlait documentaire et fiction. Il y dressait le tableau d’une communauté de Yéniches du Nord de la France. Le film s’inscrivait dans la suite d’un projet artistique qui tient de la fresque romanesque, entamé par le cinéaste voici une dizaine d’années, après sa rencontre avec une famille de gens du voyage. On retrouve dans Mange tes Morts –Tu ne diras point les Dorkel au centre du récit de Hue, notamment l’aîné de la fratrie, Fred, déjà protagoniste principal de La BM du Seigneur. L’originalité de cette démarche est sans doute ce qui lui a valu le prix Jean Vigo, qui distingue les cinéastes pour leur esprit d’indépendance. En choisissant clairement le registre de la fiction, Jean-Charles Hue propose surtout un mélange insolite entre naturalisme et film de genre qui détonne dans le paysage cinématographique français. Mange tes Morts, présenté également à la Quinzaine des Réalisateurs au dernier festival de Cannes, trouve d’abord sa singularité dans les laissés pour compte qu’il choisit de mettre en scène. On pense aux personnages de marginaux chers à Bruno Dumont, mais aussi à tout un pan du cinéma britannique assez enclin à représenter les classes les plus défavorisées.

 

Frederic Dorkel dans Mange tes morts de Jean-Charles Hue - Capricci Films

Frederic Dorkel dans Mange tes morts de Jean-Charles Hue – Capricci Films

 

La première partie, qui suit les déambulations quotidiennes du jeune Jason, renvoie ainsi à la tonalité du Sweet Sixteen de Ken Loach. Le cinéaste décrit sans détours les trafics et combines auxquels les Yéniches ont parfois recours pour subsister, afin de pallier à leur manque d’intégration dans la société. On sent rapidement dans cet univers tendu que la survie se joue au jour le jour, et que le potentiel dramatique ne demande qu’à être exploité. Le retour spectaculaire de Fred, dans une cascade en voiture, précipite dès lors le récit entre road movie, polar et western. Une fois le cercle de la communauté quitté, Jean-Charles Hue construit un espace d’aventure fascinant, aux lisières du fantastique. Le groupe retrouve le véhicule de Fred dans un garage aux allures de grotte, et la machine vrombissante revêt un caractère surnaturel. La présence d’un caducée sur le pare-brise l’assimile à un dragon infernal. Si Hue assume cette imagerie, il s’en amuse aussi au travers des peurs superstitieuses d’un membre de la bande qui interprète cette marque comme un présage de mauvaise augure. Mange tes Morts suit une trajectoire dont on devine rapidement l’issue tragique, mais n’oublie pas que le caractère universel des tragédies shakespeariennes tient à une combinaison de la transcendance et de l’ordinaire. Ce pendant vulgaire aboutit à de véritables parenthèses comiques, comme lors d’une pause dans un restoroute où le groupe échange sur la sexualité de Jason.

 

Mange tes Morts de Jean-Charles Hue - Capricci Films

Mange tes Morts de Jean-Charles Hue – Capricci Films

 

Il y a aussi sans conteste une beauté lyrique qui se dégage des plans de la virée nocturne au cœur de Mange tes Morts que Jean-Charles Hue nous convie à voir, via la course de voitures et les zones industrielles désertées. Mais la véritable force du film tient au caractère minimaliste et ramassé de son récit qui se déroule sur une nuit. Une ambiance de polar pèse sur toute l’œuvre, avec sans cesse la sensation que l’irréparable est sur le point d’être commis par des protagonistes attachants mais aux accès violents. En guise de climax dramatique, le cinéaste propose une véritable course-poursuite en mode film d’action entre le groupe et la police, chorégraphiée avec une précision renversante. L’épilogue spirituel et serein offre ainsi un contrepoint saisissant à l’intensité de cette séquence. Pris entre ces deux pôles, Mange tes Morts exerce une fascination certaine qui n’est pas sans rappeler celle ressentie pour DRIVE de Nicolas Winding Refn (notre critique). A la différence que, si Ryan Gosling campait un pur personnage de cinéma, Jean-Charles Hue tire Fred Dorkel de son statut peu enviable de marginal pour le hisser au rang de magnifique héros romantique.

 

Didier Flori

 

 

  • MANGE TES MORTS – TU NE DIRAS POINT réalisé par Jean-Charles Hue en salles le 17 septembre 2014.
  • Avec : Frédéric Dorkel, Jason François, Mickaël Dauber, Moïse Dorkel, Philippe Martin, Joseph Dorkel, Sagamore Stévenin, Christian Milia-Darmezin…
  • Scénario : Jean-Charles Hue, Salvatore Dista
  • Production : Thierry Lounas
  • Photographie : Jonathan Ricquebourg
  • Son : Antoine Bailly
  • Montage : Isabelle Proust
  • Décors : Christophe Simonnet
  • Musique : Vincent-Marie Bouvot
  • Distribution : Capricci Films
  • Durée : 1h34

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