Ressortie/ Blue Collar de Paul Schrader: critique

Publié par Thierry Carteret le 7 octobre 2014

Synopsis : Un trio de travailleurs de Détroit, deux noirs – Zeke Brown (Richard Pryor) et Smokey James (Yaphet Kotto) – et un blanc – Jerry Bartowski (Harvey Keitel) – sont fatigués par l’immobilisme et la corruption de leur syndicat. Alors que la vie est de plus en plus difficile et les difficultés financières plus importantes, les trois compèrent décident de cambrioler la caisse du Syndicat.

 

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Blue Collar de Paul Schrader - affiche

Blue Collar de Paul Schrader – affiche

Blue Collar reprend le chemin des salles obscures en version restaurée à partir du 9 Octobre 2014. Réalisé à la fin des années 1970, ce premier long métrage signé Paul Schrader conserve aujourd’hui non seulement toute sa modernité mais la force de son discours reste aussi intacte. Ce drame relate la condition des travailleurs de Détroit face aux puissances qui les contrôlent et auxquels ils cherchent à se rebeller afin d’échapper à un système qui les écrase. Harvey Keitel, Richard Pryor et Yaphet Kotto incarnent ces ouvriers d’une usine automobile las de leur condition, qui aspirent à un plus grand confort. Ces trois collègues et amis décident d’entreprendre le cambriolage de leur syndicat. Ils vont malgré eux lever le voile sur de nombreuses magouilles internes et des méthodes criminelles qui vont se retourner contre eux, faisant éclater par la force des choses la solidarité et l’amitié qui les liaient. Blue Collar est une charge virulente contre un système qui broie l’individu. Schrader dépeint une machine infernale qui monte les noirs contre les blancs, les vieux contre les jeunes pour engranger du profit tout en se livrant à des opérations douteuses et abusives sur le dos des travailleurs. Ces véritables pions sont dès lors jetés dans un combat perdu d’avance, celui du pot de terre contre le pot de fer.

 

Harvey Keitel, Richard Pryor et Yaphet Kotto dans Blue Collar - Splendor Films

Harvey Keitel, Richard Pryor et Yaphet Kotto dans Blue Collar – © Splendor Films

 

A l’époque de cette première réalisation, Paul Schrader était déjà un scénariste réputé à Hollywood avec de nombreux scénarios marquants comme The Yakuza de Sydney Pollack (1974), Obsession de Brian de Palma (1976), Taxi Driver de Martin Scorsese (Palme d’Or Festival de Cannes en 1976) ou encore Rolling Thunder de John Flynn (1977). Avec Blue Collar, coécrit avec son frère Leonard et la collaboration de Sydney A. Glass, l’auteur-réalisateur, alors âgé de 32 ans, livre un véritable coup de maître, grâce en partie à sa réalisation déjà rigoureuse avec des cadrages soignés et élégants qui seront par la suite sa marque de fabrique. Mais ce drame met également en exergue la partition musicale de Jack Nitzsche d’une belle nervosité très funk et la superbe photographie granuleuse de Bobby Byrne, qui ne connaîtra hélas pas d’autres collaborations à hauteur de cette œuvre dans sa carrière. Le tout est savamment renforcé grâce à l’interprétation magistrale d’un trio de comédiens qui faisaient leurs classes : Harvey Keitel, vu dans Mean Streets, Alice n’est plus ici et Taxi Driver de Martin Scorsese, Richard Pryor, se révélant rapidement hilarant dans la comédie avec notamment Mel Brooks et Gene Wilder, et Yaphet Kotto, que l’on retrouvera l’année suivante dans Alien, le Huitième Passager de Ridley Scott.

 

Le premier devient ici un frère éloigné de Travis Bickle, le chauffeur de taxi dans l’œuvre de Scorsese. Moins sociopathe que cet anti-héros, dont Schrader avoua quelques ressemblances, Jerry Bartowski est tout aussi révolté et écœuré par la corruption et l’injustice. Il semble prêt à prendre les armes pour se venger d’un système gangréné et corrompu. Le second, Zeke Brown, est aussi un rebelle. Mais contrairement au personnage de Keitel, il finit par rendre peu à peu les armes pour rallier la cause qu’il combat, afin de survivre et de sauver sa peau ainsi que celle de sa femme et ses enfants. Quant au troisième, Smokey James devient une victime prise dans un engrenage redoutable dans lequel le bleu du titre prend un sens et une couleur tragique au cours d’une des séquences les plus marquantes. Bouc émissaire, il va entraîner paradoxalement l’opposition des deux autres.

 

Harvey Keitel, Richard Pryor et Yaphet Kotto dans Blue Collar - Splendor Films

Harvey Keitel, Richard Pryor et Yaphet Kotto dans Blue Collar – © Splendor Films

 

Blue Collar s’impose dès lors comme un classique du cinéma américain engagé. C’est l’occasion pour le cinéaste d’échafauder les bases de son œuvre à venir. Car tout au long de sa carrière jusqu’à The Canyons (2014), ses oeuvres ont souvent été empreintes d’une certaine dualité entre un discours très moralisateur et son attirance pour la luxure et les univers troubles. Blue Collar l’illustre parfaitement dans une scène centrale montrant une fête transformée en orgie entre drogue et alcool dans un appartement. Cette séquence apparait pour les trois protagonistes comme une fugace tentative d’évasion de leur condition de travail pesante et d’une vie de famille répétitive, ennuyeuse et conformiste. Le puritanisme et la sexualité, la morale et le transgressif habitent la conscience de ses personnages.

 

Blue Collar s’avère néanmoins moins moraliste que ses deux longs métrages qui vont suivre. Hardcore (1979) suit un père très puritain recherchant en vain sa fille dans le milieu du porno et devient peu à peu contaminé par cet univers. American Gigolo (1980) transforme Richard Gere en playboy englué dans une sombre affaire de meurtre, déchiré entre sa profession de prostitué de luxe et l’amour qu’il porte à une femme. Cependant, force est de constater que Blue Collar reflète déjà les prémisses de toutes les obsessions qui habitent le cinéma de Paul Schrader. Il s’agit toujours d’emprisonnement dans une existence insatisfaite, une addiction dévastatrice et un travail aliénant. Cette première œuvre totalement maîtrisée démontre ainsi que le cinéma américain n’est jamais aussi puissant que lorsqu’il dénonce les dérives de son pays, comme ici avec les inégalités sociales face aux puissances de l’argent. Un film important dont le propos de fond reste toujours bien ancré dans l’air du temps de la société contemporaine.

 

Thierry Carteret

 

 

 

  • Ressortie en version restaurée de BLUE COLLAR realisé par Paul Schrader en salles le 8 Octobre 2014.
  • Avec : Harvey Keitel, Richard Pryor, Yaphet Kotto, Ed Begley Jr., Harry Bellave…
  • Scénario : Paul Schrader, Leonard Schrader et Sydney A. Glass
  • Production: Don Guest, Robin French
  • Photographie: Bobby Byrne.
  • Montage: Tom Rolf.
  • Décors: Lawrence G. Paull.
  • Musique: Jack Nitzsche.
  • Distribution : Splendor Films.
  • Durée : 1h55
  • Support : DCP
  • Sortie initiale en France : 29 novembre 1978.

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